Un rêve.

Des rêves cette nuit d’un sommeil profond. Un sentiment de honte, d’autres ensuite: une visite de groupe, l’impression d’appartenir à une classe, toujours avec ce sentiment d’en être à côté. On était là pour visiter les cimetières marins, en étrange réalisation du poème.

Nous avancions, moi un coup à l’avant, un coup à l’arrière, une murette se dessinait sous nos pas, et avec l’eau qui l’immergeait, déjà sûrement – mais l’eau était chaude, à l’exacte température de l’air, et je ne sentais aucun écart entre l’eau et l’air, ni même n’avais la sensation d’être dans l’eau.

La colline montait, et le niveau de l’eau aussi, quand je vis apparaître les premières croix, comme surnageant au dessus de la ligne des flots – l’eau était calme à pouvoir se tenir sur le côté. Plus loin, en avançant, nous vîmes un mur (c’était la lisière du cimetière), et nous marchâmes dessus (j’eus cette pensée: le mur se fait chemin), et j’en voyais qui l’escaladaient. Plus loin, l’eau, vaste et plane, et sans fond. J’ai le vague souvenir d’entrevoir ou de comprendre une histoire de barrage; sous nos pieds, dans le soleil chaud, les pierres tombales qui, parfois, flottaient – et la peur de voir remonter, sous le soleil, un cadavre.

Et encore.

Et le passage de l’épilateur, bien moins fréquent, toujours l’ambivalence au ventre – pour qui je le faisais, une question qui n’avait plus de réponse. Le ménage dans la chambre, le travail accéléré pour voler du temps pourtant toujours incompressible, le bras toujours plus douloureux, quand les jours s’alourdissent.

Quelque chose sourd qui lui rampe dans le ventre, elle qui n’arrive plus à se nommer, l’empressement et toujours plus de choses à faire – l’épilateur maintenant dans le placard, sourire en passant la crème – ce n’est que dans vingt minutes qu’elle verra les poils oubliés, invisibles lors de sa pourtant scrupuleuse inspection.

Le frigo plein et pourtant une liste de courses déjà urgente, avec la peur d’une imperfection, de décevoir, d’incarner l’insuffisance humaine, le cœur lourd l’angoisse au ventre – et merde, j’ai mes règles.

Du boulot par dessus la tête et le cœur, une semaine au moins planifiée dans la culpabilité pour te retrouver, tes bras et l’oubli, je ne survis dans que dans cette attente, d’un mot d’un souffle de toi venu

le silence à la place

la douleur qui monte dans mes côtes le frisson dans mes bras les yeux brûlés

– encore le cou du lapin.

13 novembre.

Il ne m’a jamais été tellement possible de ne penser au 13 novembre que comme une journée, réduite à sa nuit la nuit la plus noire – c’est trois jours, au moins, qu’il lui a fallu. Il faut dire que l’année l’avait bien préparé, ce vendredi 13 à manger du chocolat – le film que je voyais, je l’ai oublié, mais il y a eu une cigarette fumée à genoux à la fenêtre, terrorisée par les annonces de fusillades dont bruissaient les réseaux sociaux. Le 13 novembre, ça a signé pour pas mal de gens de Paris la découverte du bouton Safety Check de Facebook – et on a attendu quelques longues confirmations – le souvenir de janvier, avec la peur qui s’en était pas allée, la pensée que, quatre jours avant, j’étais mal assise dans cette même salle, toute coincée derrière la sono près de l’entrée, la grande Nina en cadeau pour moi-même – les Eagles, il aurait voulu les voir, ça s’est joué à un billet de train trop cher.

Ça a duré trois jours de terreur et d’angoisse, BFM en quasi continu pour essayer de savoir, de comprendre – trois jours à chercher les noms de mes étudiants sur les listings qui s’allongeaient – je pensais aux musiciens que j’avais enseignés l’année d’avant. Trois jours où, un mail, deux fois, a annoncé la mort d’un collègue – à peine croisé, de très loin, mais dont le proche reste douloureux. Dont l’un était le nom que cherchait, depuis 24h, mon beau-frère – avec la fiancée aux urgences, il a dû le lui dire. La peine, chaque année renouvelée, de ce jeune docteur parti à Paris juste après la cérémonie de remise des diplômes, et qu’on pleure tous les ans depuis. La copine, revue parce que ça, qui, un billet en poche, était en retard et n’a pas pu sortir du bar tout proche de la salle. Trois jours où il a fallu ensuite revenir en cours, et parler de ce qu’on ne pouvait pas dire, pas encore, et je n’y arrive toujours pas. Le colloque, le premier que j’organisais, qu’on a maintenu sur pieds, et pour lequel on m’a reproché, en ayant tout oublié, de ne pas avoir posé assez de questions.

La tristesse, ensuite, des années après, en racontant les attentats à ceux de Bordeaux, de voir qu’ils n’avaient pas de souvenirs si notables – ce moment où j’ai compris que je commençais à être, un peu, de Paris moi aussi.

Le 13 novembre dure longtemps.

À lui.

« Et quatorze ! »

Les jetons posés sur les petits pupitres, j’entends leur cliquetis, et je vois sur le visage de mes parents la concentration que demandent les combinaisons à venir – il faudra quelques tours avant de pouvoir poser les miens.

Devant moi les tisanes infusent, l’odeur de tilleul – avec un arrière plan douteux de foin humide – se répand. Les tasses se répartissent, le sac de pioche passe de main en main.

Parfois, je repense à cet épisode de Daria, qui m’avait suffisamment marquée pour que je m’en souvienne avec précision.

On avait beaucoup joué à ces jeux dits de société – souvent des jeux de famille, en tout cas pour l’enfant que j’étais. Ce ne sont pas exactement aux mêmes que je joue avec mes amis – et je reconnais à chaque fois leur style dans les jeux qu’ils choisissent, ou dans les stratégies qu’ils appliquent. Avec mes parents, nous ressortons les boîtes de mon enfance, plus calmement – ça m’est maintenant égal de gagner.

En piochant, je songe à cet épisode Daria où, dans une nouvelle écrite par la jeune fille, elle s’imagine en jeune femme, dans une étrange et apaisée scène de famille, où chacun et chacune est à sa place, juste un peu vieillie, autour d’une table et d’un jeu de cartes.

Je repense souvent à cet épisode, mais, pour la première fois, j’ai la sensation de vivre ce qu’il représente – le futur de mon passé, ou comment j’ai essayé de me projeter dans l’avenir imaginé par un personnage de fiction. Je regarde, en cherchant une combinaison de chiffres à déposer, une ombre sur le visage de mon père, et sa joie quand enfin il peut se lancer vraiment dans la partie.

C’est à lui de jouer.