De l’abstrait comme s’il en pleuvait

De la musique avant toute chose, et surtout les lignes que les harmonies me dessinent – drôle de synesthésie, qui n’est pas celle des couleurs, mais faite de mouvements. L’imaginative échauffée et l’oreille en swing, ce sont des mouvements que je vois, de vagues et monumentales formes qui se déplacent, mais surtout, stade suivant deuxième piste du disque, des mouvements sentis, quelque part entre l’épaisseur des viscères et la finesse de la peau aux poils hérissés. Troisième piste, et c’est de l’intérieur, favorisée par le casque hermétique, le chant mal assumé – mais les portes sont fermées ! – que montent les lignes de la musique. Ce drôle de sentiment de transcendance, tout nerveux qui me projette hors de moi-même.

Il y a dans les moments de crescendo, quand ils se trouvent renforcés par un choral, un canon et l’explosion des instruments, si possible vibrants comme les cuivres, et la syncope qui retient le souffle, ménage une salutaire respiration.

Les voix dans ce ciel projeté ouvrent un nouvel infini: fantômes hurlant depuis les confins de l’univers, que les canons explosent, que les fugues dévastent. Il y a des feux d’artifices, purs mouvements éphémères dans ces turbulences sensibles, quelque chose de la saveur du cosmos.

Et c’est, d’une certaine manière, aux aléatoires hypnagogies des écrans de veille que ressemblent ces profondeurs agitées.

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Au téléphone

Et ma grand-mère au téléphone, qui rit que je l’appelle. Oui, je mange bien, pas toujours d’appétit mais je me force, et toi ma grand-mère ? Elle rigole, c’est plus de mon âge ces choses-là.

La discussion roule entre deux baisers, bruyants pour briser les distances, on sait qu’on s’aime. Pourquoi c’est si dur, elle me demande ? Parce que c’est long, faire un livre sur quelqu’un d’autre, et qu’il faut du temps pour savoir, et pour savoir le faire. Mais tu gardes le moral ?

Pas toujours, ma grand-mère, parfois c’est difficile. Et nourrie de Beauvoir que je relis, en mesurant la distance d’avec mes quinze ans, je me retrouve à lui expliquer ce que ça fait, même et encore aujourd’hui d’être une femme qui fait des études, longues, souvent arides, pour m’arracher, non pas au milieu, mais à ce qu’on m’a enseigné de féminité, et de douceur, de modestie dans mon enfance, et de comment on attend que je le sois, tout en pratiquant l’inverse – c’est une violence contre soi, une thèse si longtemps, et une imposition au monde.

Et elle de me glisser: mais moi, je ne savais pas, tout ça…

Par don

Il parait que, pour Lacan, l’amour signifie donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Si je suis souvent agacée par les lacanismes (peut-être plus par ses épigones que de lui-même, mon ignorance veut rester prudente), j’ai été profondément marquée, il y a quelques jours, par cette définition entendue au détour d’une vidéo. C’est qu’en l’amour me semble se retrouver la possibilité du pardon – difficile de sortir du christianisme, surtout en travaillant sur Renan. Lire la suite

Les règles du romanesque

Pas si simple de se passer du romanesque, même quand on sait qu’il est nourri de patriarcat – j’ai entendu qu’Andrea Dworkin restait spectatrice de comédies romantiques. La comédie romantique est, la chose est connue, structurée autour de schémas dignes de films d’horreur: il n’est pas consensuel de plaquer les femmes contre les murs pour les embrasser de force jusqu’à ce qu’elles soient, les idiotes qui n’avaient rien compris, finalement d’accord (non mais oui, suffisait de ne pas demander), ni de parcourir leurs trajets de mots d’amour (ça ressemble tout de même très fort à la première étape d’un slasher), ni d’interrompre un mariage sur un coup de tête.

Le romanesque, ça ne bâtit des couples (déjà discutables) que sur des songes et des symboles – la question est de savoir si la réalité est faite d’autre chose. Lire la suite