Les gentilles filles.

Je me rappelle de ce jour quand, dans la cuisine de ses parents, ma correspondante allemande, qui avait ramené une bonne note du lycée, a pu dire à son père, grande gigue moustachue, que oui, elle était bien première de sa classe – et lui de tapoter le haut de sa tête en la félicitant, et elle de me regarder, gênée.

Gentille fille qu’elle était, et sa gêne, je ne l’ai comprise que bien plus tard, quand viennent les grandes colères et les espoirs déçus. Moi aussi, j’étais une gentille fille à son papa, terrorisée par la désobéissance – ou par le châtiment – et si bonne fille que la semaine d’après, ce serait un de ces mardis qu’on n’oublie pas, parce qu’il faut dix ans pour le crier. Lire la suite

Elle.

Elle n’avait pas toujours été là, et elle m’est tombée dessus – peut-être une nuit. On m’en avait fait un horizon, comme s’il était indépassable. Elle est entrée dans ma vie en apparences, les regards et les petites phrases, et je l’ai cherchée, puisque je la pensais seule chose à trouver.

Elle avait cela de mortifère qu’il fallait l’atteindre sans en avoir l’air, en en cachant les efforts et les déceptions – et je ne voyais pas encore qu’elle justifiait ce que je devenais entre d’autres mains.

Elle reste toujours relative, comme si elle me définissait – et que sa brutale disparition me renverrait au néant d’où je n’aurais peut-être jamais dû sortir.

Il paraît qu’elle n’existe que dans l’œil de celui qui regarde. Ce que j’ai maintenant compris, c’est comment elle fait que je vive ou que je meure, et de cette existence en pointillés me reste juste un espoir relatif – point de fuite.

Realia, effet de réel et trivialia

Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

“Arrête de balancer des histoires sordides”, me dit-on souvent – et ce rappel (à l’ordre et à la bonne mesure) entre pour moi en écho avec cet ancien ami qui me confiait son “inconfort” face aux témoignages de violences sexuelles, et son refus d’en entendre davantage, allant même jusqu’à demander le silences des féministes, et surtout des victimes. Lire la suite

Ce lundi.

Seize ans ce lundi – ce sera la moitié de ma vie, et il ne me restera plus qu’à voir s’éloigner, peut-être dans le flou de la perspective et du souvenir, ce qui n’a jamais été pour moi un point d’origine, mais toujours un point de rupture – de moi-même.

J’ai cru, en attendant cette date, que je verrais quelque chose comme le dépôt sépia d’une poussière de souvenir – et c’est plutôt la vive cartographie des douleurs qui revient. On espère, en habituée des récits, de beaux dénouements, d’estomacs comme d’intrigues – et c’est la vie, qui ne s’arrête plus que dans le figement de la remémoration.

C’est le début de l’été et, comme chaque année, alors que la chaleur monte et souffle son haleine, je ne sens que l’odeur du pourrissement des souvenirs – il y a des cadavres à la surface de la pensée quand, parfois, on croit s’y reconnaître.

Il y a un milieu de ma vie ce lundi qui, peut-être enfin, commencera à s’éloigner. Je rêve du flou des contours, des souvenirs crus qui se murmurent, que cesse l’impression de chute permanente qui me colle le cœur au bord des lèvres et le corps dans des abîmes.

Je ne pleure plus beaucoup, et souvent en dedans – et peut-être pour quelque chose comme la gamine de seize ans dépecée à coups de trique, qui a essayé de recoller les bris de ces rêves en s’inventant un de ces romans vendus dans les gares.

C’était un mardi, et qu’est-ce que je déteste l’égrenage des temps qui te gueule que c’est passé du passé, la fille de seize ans qui cherche encore à gerber à travers ma bouche, qui mettra deux ans à se souvenir quatre ans à avoir les mots huit ans à être entendue – la moitié de la moitié de sa vie, toute en temporalité imposée, comme le rythme des manèges qu’on n’a pas voulu prendre.

Et je ne peux que me prendre aux rêves de Dworkin – 24 heures sans viol, plutôt qu’un toutes les huit secondes, et jamais qu’on les recompte ceux qui se revivent, même pas pour souffler mais pour se dire que c’est possible, un monde où on ne fait pas les gamines de la misère du monde des déversoirs de la merde patriarcale des profs et des patrons.

Y a pas de justice, mademoiselle, seulement celle des hommes, la consolation qui ne viendra pas, qu’il ne faut pas attendre, et la vengeance trop mesquine. Reste le silence des blessures, le corps qui veut pas et titube, la peur du bide qui se retourne, l’impression de voler avant de chuter, parfois des silences comme des chants, des cris qui montent – et se taisent.

 

Tubeuses en série

Slate.fr a eu la gentillesse de relever un nouveau phénomène Youtube, une semaine à peine après ma propre découverte: les youtubeuses « crime », autrement dit spécialisées dans la narration et, souvent rapidement, l’analyse de faits divers et de parcours de tueurs en série. Comme le Violaine Schütz, et comme en témoignerait mon historique internet, le goût pour les faits divers et histoire sanglante ne date pas d’hier – et de remonter aux Histoires tragiques de François de Rosset, et on n’oubliera pas Le Rouge et le Noir, ni même les Métamorphoses d’Ovide, qui singularisent ce que les mythes avaient figé à partir du divers sanglant. Lire la suite