Ma douceur.

Je regarde ma douceur, comme on pourrait tenir une boule de verre entre ses mains, une sphère légèrement irisée, que j’imagine un peu troublée – la myopie a ses délicatesses. Et sentant ma douceur se former, en imaginant cette bulle de douceur monter et m’envahir, je la vois avec ma colère – il n’y a qu’une lettre de la douleur à la douceur. Difficile d’oublier que ce qu’on demande de douceur à la colère que l’on tait et que l’on fait oublier, comme si c’était de cette douceur que viendrait l’oubli de cette colère – et que, transformée en douceur, cette colère aurait seulement là le droit d’exister, en la transformant.

Je tiens entre mes doigts ma douceur, comme une balle dans mon camp, dans une guerre que je dois taire. Sois douce, qu’on m’a dit, et surtout pas en colère – et je commence à comprendre que la douceur est de la colère convertie, sans savoir pour qui ou pour quoi je dois la transformer, entre mes mains imaginaires et mon cœur bien réel, et si c’est pour moi ou contre moi que doit s’opérer cette alchimie devant laquelle je recule, à tout petits bonds.

Un peu rouge.

Passée la porte du débarras, à la recherche des tomates en boîte sur une des étagères – mais laquelle ? –, elle longeait le mur en parcourant l’étroit couloir encombré, à demi courbée. Redressée contre le mur, face aux planches, elle ferma les yeux, une demi-seconde dans un demi vertige, le mur derrière son dos, les mains derrière son dos, et elle l’imagina avec elle, surgissant de son attente, appelé par le frisson de son imagination, quelque part en face d’elle dans l’espace que ne laissaient pas les étagères entre elle, le mur et elles, et où elle le mettait lui, face à elle elle comme jamais il ne l’avait été, son nez glissant sur son cou ses doigts autour de la ceinture de son pantalon et ses mains encore ailleurs – tant qu’à imaginer, autant en rajouter.

En revenant dans la cuisine, elle posa, un peu rouge, la boîte de tomates sur la table.

À la table.

Et L., en les regardant, se redressait peu à peu, en se demandant ce que ses femmes qui l’entouraient allaient dire, maintenant. De tout ce qui avait été dit, craché et posé sur la table, comme on retrouve ses clefs mal rangées, et comme on s’installe pour couper les courgettes, L. voyait des bribes et des morceaux qu’elles se renvoyaient maintenant comme des balles, entre elles et contre eux.

L. se sentait bien parmi ces femmes qu’elle ne connaissait pourtant pas. Elle continuait à les écouter, cherchant à saisir le rythme de leurs conversations, et la dynamique de jaillissement de leurs blagues et de leurs rires. L. sentait que de l’une à l’autre, c’était une chorale qui naissait, d’une réplique à une tirade, comme une grogne qui montait en harmonies et les liait, dans la connivence de leur irrévérence. L. restait effrayée de ne pas saisir leurs codes, et de chercher une régularité dans des mots qu’elle ne connaissait pas toujours – et elle savourait l’insubordination tranquille et réjouissante qui s’échappait d’elles toutes, et qui lui donnait envie de rire comme une enfant. Sa propre cuisine, qui lui paraissait lointaine, ne se devinait pas dans la saleté de l’évier rempli, ni dans la table surchargée de bouteilles et de gobelets, qui lui rappelait plutôt les kermesses de son enfance, maintenant elles aussi disparues. L. retrouvait dans les vieilles chouettes nichées autour de la table une connivence qu’elle n’avait pas tout à fait oubliée, malgré sa vie avec M.

Les plaisanteries continuaient à fuser, en charriant le réel de vies véritablement vécues, les couches et les cabinets, cette tête vue tous les jours et qu’un beau jour, on ne reconnaissait plus en la croisant, souvenirs de répliques lancées dans des chambres pressantes, ces « une fois » qui permettait de ne se rappeler que de loin des soirs de silence. Et, parce que plus drôles, les conversantes se firent plus graves, rappelant des souvenirs drôles parce que vrais, et cruels parce qu’elles ne pouvaient pas toujours en rire; L. restait surprise, se défendant, cédant quand on lui demanda – si, elle aussi.

Elles attendaient Madame D. – qui viendrait.

Ton oubli.

Où je vois que, parfois, j’en oublie de t’oublier – et que je repense à toi, souvent en retombant sur une photo, quelque chose de flou se reflétant dans un miroir, et où je reconnais des traits que je ne peux déjà plus tellement évoquer. Il reste cet oubli d’un oubli, et hop !, je vois que cela fait deux jours que je n’ai pas pensé à toi, et j’en suis tout étonnée, de voir comme il est facile de me déshabituer, et que ça n’aurait pas été si mal, aussi, d’arriver à en oublier de fumer comme je sais ne plus me souvenir de toi.

J’en suis triste d’avoir gâché tant d’amour, et d’avoir perdu mon temps à le prendre, avec cette autre stupéfaction de ne pas me reconnaître, ni dans les photos ni dans mes souvenirs, dans ce dont je me souviens quand je le vois – mais auquel je ne pense pas, ou presque plus.

On chasse bien les fantômes.

L’écho.

L. marchait un peu plus vite, peu rassurée – c’étaient une de ses rares sorties. Elle avait du mal à voir ce qui se passait autour d’L., à force de pencher sa tête pour éviter les regards qui la suivaient, d’un peu loin, de tout leur poids. Il restait quelque chose dans la lumière des réverbères, qui s’échappait entre eux; elle se dépêchait, pour rentrer plus vite.

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