À lui.

« Et quatorze ! »

Les jetons posés sur les petits pupitres, j’entends leur cliquetis, et je vois sur le visage de mes parents la concentration que demandent les combinaisons à venir – il faudra quelques tours avant de pouvoir poser les miens.

Devant moi les tisanes infusent, l’odeur de tilleul – avec un arrière plan douteux de foin humide – se répand. Les tasses se répartissent, le sac de pioche passe de main en main.

Parfois, je repense à cet épisode de Daria, qui m’avait suffisamment marquée pour que je m’en souvienne avec précision.

On avait beaucoup joué à ces jeux dits de société – souvent des jeux de famille, en tout cas pour l’enfant que j’étais. Ce ne sont pas exactement aux mêmes que je joue avec mes amis – et je reconnais à chaque fois leur style dans les jeux qu’ils choisissent, ou dans les stratégies qu’ils appliquent. Avec mes parents, nous ressortons les boîtes de mon enfance, plus calmement – ça m’est maintenant égal de gagner.

En piochant, je songe à cet épisode Daria où, dans une nouvelle écrite par la jeune fille, elle s’imagine en jeune femme, dans une étrange et apaisée scène de famille, où chacun et chacune est à sa place, juste un peu vieillie, autour d’une table et d’un jeu de cartes.

Je repense souvent à cet épisode, mais, pour la première fois, j’ai la sensation de vivre ce qu’il représente – le futur de mon passé, ou comment j’ai essayé de me projeter dans l’avenir imaginé par un personnage de fiction. Je regarde, en cherchant une combinaison de chiffres à déposer, une ombre sur le visage de mon père, et sa joie quand enfin il peut se lancer vraiment dans la partie.

C’est à lui de jouer.

Éliminer les hommes ?

Alice Coffin, ou plutôt la lesbophobie, versant plus précis et souvent plus violent de la misogynie, a encore frappé: une pauvre phrase tirée de son livre, que je vais m’empresser de lire, Le Génie lesbien, a fait s’effarer le tout twitter, et un peu facebook: rendez-vous compte, Coffin veut supprimer les hommes !

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2030

Dans le métro qui poursuivait sa route, le sac sur ses genoux – encore un homme à côté d’elle qui ne savait pas tenir les siens. Les panneaux indiquaient pourtant depuis dix ans qu’il fallait laisser un siège sur deux libre, et appliquer les gestes de distanciation sociale – mais les stickers, rapidement arrachés devant l’affluence, étaient aussi oubliés que l’idée même de confort dans les transports en commun.

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J’ai été violée et je vais bien.

Je ne veux pas être Lucrèce. Je veux à peine être Lavinia, un bâton dans la bouche de son corps-tronc, écrivant dans le sable le nom de ses violeurs.

Je pleure Philomèle et sa gorge tranchée, je regarde sous mes doigts les dessins d’Arachné, et je sais combien les femmes ont dit et ont pleuré.

Je ne veux pas être la bouche d’ombre, je ne suis pas toujours la vérité qui sortira du puits pour briser le silence. Je ne veux plus être Madame Viol, celle qui explique à ses copines ce que veut dire le non qu’on n’écoute pas, et qui entend leur voix trembler.

Il y a des jours où on n’y pense pas, où on parvient à ne plus le sentir – et le goût de merde parfois revient dans le fond de la gorge, avec des sanglots que l’on croyait enfouis.

Et parfois, la tendresse qui monte aux lèvres.

Les gentilles filles.

Je me rappelle de ce jour quand, dans la cuisine de ses parents, ma correspondante allemande, qui avait ramené une bonne note du lycée, a pu dire à son père, grande gigue moustachue, que oui, elle était bien première de sa classe – et lui de tapoter le haut de sa tête en la félicitant, et elle de me regarder, gênée.

Gentille fille qu’elle était, et sa gêne, je ne l’ai comprise que bien plus tard, quand viennent les grandes colères et les espoirs déçus. Moi aussi, j’étais une gentille fille à son papa, terrorisée par la désobéissance – ou par le châtiment – et si bonne fille que la semaine d’après, ce serait un de ces mardis qu’on n’oublie pas, parce qu’il faut dix ans pour le crier. Lire la suite