Madame D.

Ça n’est pas la première fois que je me retrouve à lutter contre Madame D. À peine levée, je la vois, assise au pied de mon lit, feuilletant une de mes revues.

Je sais déjà que ce ne sera pas une bonne journée.

« Que foutez-vous ici ? »

Elle lève un œil, me regarde, retourne à sa lecture.

« Madame, vous dégagez de chez moi, je refuse de vous voir dans mon appartement. Sortez tout de suite. »

Debout maintenant, elle me toise.

« Non. »

Et ça recommence.

La dernière fois, ça avait déjà été le bordel. Madame D. avait suivi le moindre de mes pas, scruté tous mes gestes. Impossible de m’en débarrasser.

Je tente l’humour.

« Vous savez, aujourd’hui, je ne vais pas sortir d’ici, ça ne va pas être amusant de me voir travailler. Mais bon, vous voudrez bien me faire le café ou me faire quelques fiches, non ? Quitte à rester là, autant être utile. »

Elle me tourne le dos. Je sens qu’elle ne me préparera pas le petit déj’. Dans mon lit, je me planque sous les draps. Peut-être bien que si je me rendors, elle disparaîtra à mon réveil…

Beh non. Deux heures plus tard, j’ai rien foutu, et elle a attrapé un des livres de ma bibliothèque. Elle déchire les pages.

Encore du bordel. Ça me fatigue.

Un tour sur le reste du studio. Son bordel s’ajoute au mien. J’en sortirai jamais, faut croire.

Des tasses ou des papiers entre les piles de bouquins, un peu de sol se dégage ça et là, sous la poussière diffuse.

Quel bordel.

Et toujours cette foutue fatigue.

J’écarte les draps moites de la nuit, me faufile entre les livres, quelques uns tombent, on ne voit plus le café sec. Direction la cuisine.

Sur la plaque, l’inox attend de me livrer son petit espoir, un réconfort qui atténue le jour par des brèches de nuit.

Putain, encore une brûlure. Direct dans la tasse, le bleu de l’écran pour m’aider à patienter. C’est trop chaud.

Puisque Madame D. ne veut toujours pas partir, autant faire comme si elle n’était pas là. Elle va bien se lasser.

Mon fil dégueule l’actualité. Quelques articles de côté, trois déjà lus. J’oublie Madame D. J’oublie mon café. Putain, encore froid.

Deux gorgées, j’ai vidé la grande tasse. Une clope devant l’écran, les cendres tombent par terre. On verra plus tard.

Ça va être dur de bosser aujourd’hui.

Encore un article.

Je lève les yeux, il est midi. Madame D., en face de moi. Elle se fout de ma gueule. Ouais, j’ai encore rien foutu.

Cinq articles pour me décider à me laver. Et faut encore s’habiller ; choix rapide, je ne sortirai pas. Madame D. non plus, apparemment.

À poil sur le fauteuil, je sèche sans effort. Dire qu’on pense que je bosse non-stop. S’ils savaient.

J’ai froid. Tee-shirt, pantalon, ça ira pour aujourd’hui. J’ai grossi, pas la peine de le montrer en faisant des efforts. J’aère un peu, dis donc, peut-être bien qu’elle va se casser, la chieuse.

Elle se fout de moi, les yeux vissés sur le pantalon trop serré. Ouais, ça va, pas envie de sortir. Je garde la braguette ouverte, classe totale.

Faudrait quand même que j’arrive à bosser.

J’ouvre un doc sous world, grande page blanche. On peut aussi reprendre un truc déjà entamé, ça serait pas mal non plus. Je fouille mes dossiers.

Tiens, ça, faut que je l’avance. Coup d’œil rapide, où j’en étais, j’ouvre un bouquin, prends trois phrases en notes. Ça, ça peut devenir intéressant.

Madame D. d’un coup d’un seul, devant moi. M’écarte de l’ordi, facile, avec un fauteuil à roulettes. Elle va pas me lâcher.

« C’est de la merde, ce truc, ça mène à rien. »

Ça va être dur d’achever cette journée. Des longueurs en prévision.

J’essaie même pas de me battre, peine perdue. Nouveau document, nouveau bouquin.

« Ça aussi, c’est de la merde. »

OK, j’en reste là.

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