L’humour du web : la toile en héritage ou What the cut au cœur des internets

  • What …?

What the cut est une émission réalisée par le célèbre Antoine Daniel et hébergée par la plateforme youtube, dont le succès n’est actuellement plus à démontrer : la moindre apparition publique, en ligne ou IRL, de son auteur provoque remous et saturation de serveurs, commentaires en cascades et émois adolescents. C’est peu dire que What the cut est un succès : on pourrait, si l’on voulait être emphatique, parler de phénomène de société.

De quoi s’agit-il ? L’émission a démarré le 1er mars 2012 sur youtube, et suit un principe simple, qu’Antoine Daniel avoue bien volontiers ne pas avoir lui-même inventé : sélectionner trois vidéos trouvées dans les tréfonds du net, et les commenter. Il n’est d’ailleurs pas le seul en France, Mathieu Sommet (Salut les geeks, https://www.youtube.com/user/Salutlesgeeks) et plus récemment Le Rire jaune (chaîne secondaire Le show jaune, https://www.youtube.com/channel/UCYD22MFqaNqXp-ogTMosW_A) ont également repris la formule.

  • Au cœur de la toile

Le concept est simple : la mise en scène du spectateur-vidéaste, souvent dans un lieu intime (d’abord pour des raisons pratiques, ensuite pour poursuivre le sentiment de familiarité avec le public), conduit à un jeu de mises en abîmes, et le tout se fait dans une mise en scène hachée et rythmée : les ruptures de rythme créent rires et  surprises,  et rappellent deux esthétiques propres à internet : le lien hypertexte et l’image board.

Le lien hypertexte ou hyperlien est considéré assez unanimement comme la principale caractéristique du net : il s’agit simplement de passer d’un document à un autre en cliquant sur un lien. C’est l’hyperlien qui caractérise la structure en toile du web, les documents (sites, etc.) étant reliés généralement les uns aux autres. La consultation des documents par hyperliens structure What the cut ;  l’émission est elle-même une matrice à liens (ce qui sera prolongé par la création de l’émission secondaire Le 29, qui place en lumière 3 chaînes considérées comme dignes d’intérêt), et opère comme un centralisateur vers un net (souvent vidéo) plus marginal (le succès de Pacific sound est directement lié à son apparition sur WTC). En plus de fonctionner comme une chaîne regroupant d’autres liens,  la structure de l’émission va plus loin que l’hyperlien, et en reprend une des formes les plus radicales, celles de l’imageboard.

Un imageboard est au départ un forum de partage d’images en continu ; le mode de publication et de sélection des images repose sur la popularité, mesurée par le nombre de réponses à un topic. Les plus célèbres sont évidemment 4chan et 2chan, mais des forums francophones ont pu avoir des topics et des rubriques très proches de leurs homologues américain et nippon. Le rythme en est effréné, et se retrouve dans le montage particulièrement soigné de WTC, souvent qualifié d’épileptique. Bien plus, l’esthétique des vidéos et des commentaires de l’auteur de l’émission sont des rappels constants de cette culture net développée sur les imageboards, et reprend autant les lolcats kitsch que les inscriptions en Comic Sans Ms. WTC apparaît ainsi comme un prolongement direct des pépinières du web.

  • Antoine et les autres

On le voit, l’émission d’Antoine Daniel se place dans la continuité d’une culture web à la fois marginale et virale. Elle en reprend les codes et les structures, comme le fait également Mathieu Sommet ou, bien maladroitement, Le Rire jaune. Si ce dernier dépasse rarement le niveau d’humour d’un élève des collèges, Mathieu Sommet réalise en revanche une émission de qualité directement concurrente de celle d’Antoine Daniel. Elles ne fonctionnent cependant pas de la même façon, et ne proposent pas les mêmes jeux structurels qui, à mon humble avis, font justement l’intérêt de WTC face aux autres émission comparables.

Toutes deux fonctionnent sur le même principe de présentation et commentaire de vidéos web du même type (certaines ont d’ailleurs pu se retrouver dans les deux émissions, ce qui démontre suffisamment qu’ils partagent une même culture et les mêmes références), et ont usé de stratégies analogues pour dynamiser leur propos : introduction progressive de fictions de plus en plus amples, nouveaux moyens techniques, et surtout multiplication des discours, par la présence de plusieurs personnages dans Salut les geeks, et foisonnement des niveaux d’énonciation dans WTC ; si les procédés permettant d’élargir les potentialités comiques sont proches, il me semble que recourir à des personnages (ou plus récemment à des super-personnages, comme Jeanne) est bien moins ambitieux que le travail énonciatif d’Antoine Daniel. Les multiples personnages restent en effet à un niveau diégétique, peu dépassé par les fictions de l’auteur interné (les personnages redeviennent des personnalités multiples) ; il y a alors une histoire emboîtant l’histoire des personnages multiples, commentant les vidéos. Dans le cas des vidéos d’Antoine Daniel, le procédé des personnages multiples peut se retrouver dans le procédé traditionnel de la prosopopée, quand il fait parler des objets de son décor, qu’il nomme et dote d’une personnalité propre (Samuel le ventilateur, Richard la peluche lubrique). Le procédé me paraît plus intéressant que le recours aux personnages : il s’agit de pousser plus loin l’identification au décor en le personnifiant. Bien plus, si ce procédé est ancien en littérature, il est nettement moins dévoyé dans les cultures populaires que les multiples personnalités, très fréquentes au cinéma.

Bien plus, c’est le recours à de multiples niveaux énonciatifs qui me paraît faire une véritable différence entre What the cut et les autres émissions. Antoine Daniel ne se met pas seulement en scène regardant des vidéos, il se commente les commentant. Il abonde régulièrement en commentaires techniques sur les ratages, plaçant ainsi ses propres vidéos comme des réponses aux vidéos sélectionnées. Le montage permet de démultiplier les niveaux d’énonciation : la narration (le commentaire) de la diégèse (l’histoire) se fait méta (se commente elle-même), et ce, à plusieurs niveaux. C’est précisément ce procédé de démonstration technique et narratologique qui fait à mon sens l’intérêt et la spécificité de What the cut.

  • What the cut, l’humour web ?

What the cut se détache donc des émissions basées sur le même principe, par un système énonciatif très particulier, fait de constantes mises en abîmes et de renvois extra- et intradiscursifs, à l’émission elle-même comme à l’ensemble d’une culture geek. C ‘est un système communicationnel fondé sur la connivence, sur le partage d’une culture commune et réservée : impossible de comprendre le leitmotiv « C’est normal en Russie » sans connaître les émissions précédentes et le succès de la formule, par exemple. Cette connivence se fait subversive et potache, en détournant des propos ou des vidéos ridicules ou choquantes (« excepté une fois au chalet », qui fait référence à un viol incestueux innocemment avoué par son coupable), et rappelle un humour estudiantin et irrévérencieux plus ancien, que l’on retrouve autant dans le Roman comique d’un Scarron que plus récemment dans la Rubrique-à-brac d’un Gotlib. Les procédés sont alors autant ceux des caricatures et outrances, que de la mise en scène d’un narrateur/auteur/vidéaste, que des blagues potaches (de l’élève Chaprot et Râââ lovely à « gros comme ma bite », il y a bien continuité).

Qu’est-ce donc qui peut fonder la spécificité d’un humour web, comme l’incarne Antoine Daniel ? La subversion prend des tours connus ; Gotlib comme Antoine Daniel s’appuient sur des réactions supposées ou réelles de leur public, et se mettent en scène en créateurs mégalomaniaques (le « Créateur » répond au « Président des internets », profession affichée d’Antoine Daniel sur son profil facebook, ou au plus fréquent « boss final des internets »). Il semble bien que les ruptures, rythmes et changements de perspective puissent se retrouver, quoique sous une forme affaiblie par l’écart technologique, dans des planches comme celles de Gotlib, tout comme des références métadiscursives. S’il y a là différence de degré, mais continuum, c’est la capacité d’Antoine Daniel à développer un discours non sur un art, mais sur un type de communication qui m’apparaît caractéristique d’un humour typique du web : il ne s’agit pas d’un discours sur un discours, et de l’éventuelle réception de ce discours par le public, mais d’une démonstration des spécificités du web. Antoine Daniel se met en scène comme créateur dans son œuvre, mais également comme mème pouvant être mis en scène en-dehors de celle-ci : là où le dialogue ne pouvait se faire qu’entre membres de la rédaction de Pilote ou dessinateurs, et où la mise en scène de soi restait le fait d’un assez petit cercle, c’est l’émission et son auteur en tant que tels qui deviennent des mèmes. Les spécificités esthétiques et humoristiques du web se situent peut-être là : dans un nouveau statut de l’œuvre, acté et favorisé par le vidéaste, dans son nouveau prolongement avec le public, ce qui conditionne directement son esthétique et la place de son auteur.

[Edit] Cette conclusion est bien opportunément confirmée par la découverte de la page Antoine Daniel sur knowyourmeme, vous m’en voyez ravie.

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