Je suis une intellectuelle, et c’est très bien comme ça

Je suis maintenant doctorante depuis deux années bien remplies. Les années de doctorat ne sont pas seulement difficiles, propices au burn-out et inconfortables pour des post-masters pas encore professionnel•le.s, mais plus vraiment étudiant•e•s, elles sont encore régulièrement stigmatisées par un entourage peu compréhensif, et rapidement incisif. Il ne s’agit pas ici d’égrener une litanie de plaintes et de râleries, mais de voir comment une stigmatisation institutionnelle des intellectuel•le•s se manifeste violemment dans le quotidien de jeunes chercheurs et chercheuses, contribue à les isoler de leurs proches, quand les principes de la recherche scientifique et intellectuelle ne sont pas compris ni, malheureusement, acceptés. Les années du doctorat sont les plus propices à comprendre la montée de cette stigmatisation : si les années de Masters sont déjà, le plus souvent, une initiation à la recherche, la multiplication des Masters pros, dont des Masters MEEF exigés pour la formation des enseignant•e•s rendent visiblement l’obtention d’un bac + 5 plus acceptable pour la majorité des gens. L’entrée en doctorat, elle, par la précarité des métiers de la recherche, l’incompréhension des sujets, voire des disciplines choisies, l’inutilité supposée de la recherche fondamentale, surtout en sciences humaines, est régulièrement critiquée par tout le monde, parodiée, caricaturée, et simplement dénigrée. Je partirai donc de quelques attitudes hostiles, pénibles et difficiles à entendre quand elles proviennent de gens que l’on aime.

  • Non mais tu cherches, mais y a des moments où tu trouves ?

LA réplique culte que la plupart des chercheurs entendent un jour ou l’autre ; parce qu’évidemment, se poser des questions ne suffirait pas. Faut-il rappeler que se poser des questions, si l’on simplifie à outrance le travail de la recherche, c’est déjà « trouver », c’est-à- dire voir si la question posée est pertinente ? Le fait même de poser une question implique déjà un gros travail de recherche et une bonne connaissance du terrain d’expérimentation, que celui-ci se trouve dans un laboratoire, ou dans des caisses d’archives. On pose une question, et après, on voit comment on pourrait trouver une réponse, par un processus méthodologique, de nouvelles recherches (qui peuvent amener de nouvelles questions), et parfois, on trouve : les informaticien•ne•s développent des solutions techniques, les physicien•ne•s trouvent de nouvelles particules, les historien•ne•s dévoilent des pans oubliés de l’histoire, les littéraires permettent de mieux comprendre les textes, l’histoire des idées, etc. Donc oui, on trouve, mais l’important, c’est de chercher, et de continuer à se poser des questions, dont certaines resteront sans réponse. Il n’y a pas toujours de découverte lumineuse ; la découverte est d’abord un mythe de la vulgarisation scientifique, plus que le quotidien. Les chercheurs et chercheuses ne sont pas de super détectives qui trouveront forcément l’identité de la victime, le criminel et défendront la veuve et l’orphelin : il n’y a pas de recherche en huis clos, qui n’attendrait qu’un super regard pour élucider tous les forfaits déguisés, mais la mise en place d’un processus qui construit les enjeux de la recherche de demain.

  • Les lettres, je connais bien, regarde : A, B, C…

Même autour d’un barbecue, ce genre de réplique n’est pas drôle : elle montre juste le mépris pour tout ce qui relève de la recherche littéraire, et repose sur un mauvais jeu de mots. Juste : arrêtez, c’est pénible. Très concrètement, rappelez-vous que si, quand vous faites des blagues, vous ne songez pas à rire avec la personne, mais de la personne, ce n’est pas de l’humour, mais du sarcasme ou de la moquerie.

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  • De toute façon, faire de la recherche, ça ne sert à rien, et personne ne lira ta thèse

Merci de ce soutien ! Effectivement, peu de thèses sont très lues, et c’est comme ça. On le savait en s’inscrivant, on le voit de plus en plus au fur et à mesure de nos travaux, et ça n’est pas toujours encourageant de travailler sans relâche pour quelques citations futures, si notre domaine comporte assez de chercheurs et chercheuses pour qu’il y ait une bonne circulation des informations. Mais ne pas être lu•e, ou peu, ne signifie pas que cette recherche, et la recherche en général, est inutile : des travaux longtemps méconnus peuvent avoir une importance cruciale plus tard (Semmelweis a compris l’intérêt des principes d’hygiène bien avant leurs applications médicales, mais on est quand même bien content qu’il ait fait ce travail solitaire), beaucoup permettent juste de conserver quelques traces d’un savoir qui, sans cela, disparaîtrait. Sans les énormes travaux faits sur l’histoire de la culture populaire passée et actuelle, depuis plus de deux siècles, la culture pop actuelle dans laquelle nous baignons n’aurait aucune légitimité et resterait marginale. Et sans les travaux de la mythologie comparée de tout le XIXe siècle, pas de monomythe pour Campbell : imaginez-vous aller au cinéma sans la moitié des films produits depuis cinquante ans à partir de ses études, dont Star Wars, et vous verrez que la recherche passée nourrit notre quotidien, technologique, médical, bien sûr, mais aussi culturel.

  • Non, mais si tu parlais à de vrais gens, tu changerais d’avis

Merci de me dire que mon inscription en doctorat a fait de moi une fausse personne (une personne fausse ?). Comme si les doctorant•e•s, comme l’ensemble des professions intellectuelles, n’étaient pas aussi des gens, qui vivent dans des appartements, prennent les transports en commun et préfèrent les frites à la cantine.

L’idée derrière ce genre de petite phrase assassine, c’est bien que le travail intellectuel implique un retrait du monde, et une coupure : s’il est évident que le travail quotidien exigé par le doctorat ne laisse plus la même place au divertissement, apéros ou vacances au ski (mais chacun gère son temps comme il le souhaite), l’assiduité n’implique pas nécessairement la misanthropie. Personnellement, je soupçonne derrière ce reproche quelque chose de plus profond, et vaguement idéologique : l’impossibilité de communiquer et de comprendre le monde, qui serait le fait d’une armée de professeurs Tournesol étourdis, disqualifie les figures de savants et d’intellectuels. Leurs occupations, obscures et incompréhensibles, seraient détachées du monde et leurs propos incompréhensibles. C’est comme si l’inscription en doctorat était l’œuvre d’un social-traître, qui se couperait volontairement de ses proches pour parler de la langue de l’ennemi. Tout cela rappelle que nous sommes dans une société qui dénigre régulièrement ses intellectuel•le•s (rappelez-vous, la Princesse de Clèves de Sarkozy ou les sociologues excuses des terroristes de Valls) ; surtout, cela montre que le travail intellectuel est incompris dans sa spécificité. Gentiment indiquer que le témoignage ou l’avis non informé d’une personne lambda pourrait révolutionner l’approche d’une autre personne qui réfléchit à un sujet depuis des années, c’est tout simplement insultant : vous pensez réellement que la personne qui poursuit activement des recherches ne connaît pas déjà ce genre de position ? Vous croyez sincèrement que donner votre avis (cela est surtout valable pour les sciences humaines) à partir d’un vague ressenti a une quelconque chance d’apporter un élément pertinent à la recherche ? Il ne s’agit pas de ne pas dialoguer, mais, de temps à autre, écouter ce que des chercheurs et chercheuses peuvent apporter à une conversation réciproque, sans partir du principe que des heures et des heures de travail peuvent être l’équivalent d’une opinion non informée.

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  • Vous, les universitaires/intellectuel•le•s/intellos, personne ne vous comprend

C’est pas faux, et c’est plus compliqué. Le langage scientifique est souvent complexe, parce qu’il est spécialisé : la langue dite vulgaire, c’est-à-dire des gens, ne peut pas être suffisamment claire pour éviter les malentendus ou recouvrir toutes les problématiques et questions posées. C’est bien pour cela qu’il est difficile à des gens sans formation scientifique spécialisée de lire des articles ou des études universitaires. L’obscurité de certains discours théoriques, notamment philosophiques dans les années 60, et l’arrogance d’universitaires et intellectuels commence à bien dater : les laboratoires reçoivent tous les ans des collégien•ne•s et des lycéen•ne•s, des fêtes de la science sont organisées tous les ans et Cédric Villani se retrouve régulièrement sur les plateaux de télévision. La science ne peut, par essence, être démocratique, car elle implique une formation longue, malheureusement encore socialement inégalitaire (mais moins que l’accès aux grandes écoles, notamment celles qui forment des commerciaux et des ingénieur•e•s), et un (petit) talent ; mais la science, du moins en France, se démocratise sûrement par la montée globale du niveau de formation, la vulgarisation et la diffusion scientifiques, souvent le fait des scientifiques eux-mêmes. Partir du principe que les scientifiques sont, dans leur ensemble, incompréhensibles, c’est d’abord bien souvent ne pas vouloir les comprendre.

  • Tu t’es inscrite en thèse, mais tu savais, et tu l’as bien cherché

Par moments, quand je peux témoigner des difficultés de mes recherches ou de celles de proches, j’entends ce reproche presque vengeur : tu savais que ce serait difficile, de quoi te plains-tu. Ce reproche peut survenir pour des difficultés directement liées à la recherche, mais aussi pour tout ce qui ressort de la vie quotidienne et matérielle : l’absence ou le peu de financements, les perspectives professionnelles réduites, la souffrance ressentie devant un sujet ardu. C’est un reproche profondément injuste : la situation de la recherche française est constamment précarisée, et une thèse entamée il y a cinq ans ne se fait plus dans les mêmes conditions, ni n’offre les mêmes opportunités qui, certes, étaient déjà maigres. Faut-il rappeler la précarisation croissante de l’ensemble de la société française et le tournant néo-libéral imposé à l’ensemble de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ? Les problématiques des travailleurs et travailleuses de la Recherche sont les mêmes que celles du reste du monde du travail ; il n’y a jamais eu aussi peu de sanctuarisation de la recherche fondamentale, ni autant d’exigences et de contrôle de l’activité de l’ensemble des personnels. La mise en concurrence, nationale et internationale, des centres de recherche et des universités, doit-elle être encore rappelée ? Elle affecte l’ensemble du monde universitaire, étudiant•e•s compris•es.

Ce tournant d’une grande violence n’explique pas seul l’injustice d’un tel reproche : imaginerait-on dire à un salarié confronté à une ambiance pesante dans son entreprise qu’il n’avait qu’à se renseigner avant de signer son contrat ? Qui peut sincèrement penser qu’il est possible de connaître toutes les difficultés d’une situation avant de vivre la dite situation ? Aux difficultés matérielles s’ajoutent des embûches spécifiques à la recherche : que faire quand notre sujet de thèse est invalidé avant d’être abouti par les travaux d’un•e autre dont rien ne laissait penser une prochaine publication ? Comment gérer le manque de sources, ou leur subite apparition ? Comment ne pas supposer que des découvertes, personnelles ou non, peuvent totalement remettre en question les travaux déjà mis en place, et qu’il s’agit alors de les intégrer et de rediriger l’ensemble de ses travaux ? Ce genre de déconvenues n’est pas rare en recherche, et explique bien souvent la durée longue des thèses, qui n’est pourtant plus acceptée par les propres équipes des doctorant•e•s.

  • Il faudrait interdire aux doctorant•e•s non financé•e•s de s’inscrire en thèse

Cette petite affirmation s’entend bien souvent, même dans la bouche de personnels des universités. Il s’agit là d’une violence incroyable : non seulement on oublie que les financements se réduisent comme peau de chagrin, mais que ce sont les sciences humaines qui seraient les plus durement impactées. Seulement deux doctorant•e•s sur dix trouvent un financement dans ces disciplines : refuser l’inscription aux autres, ou les soumettre à de nouvelles conditions (comme démontrer des revenus substantiels au moment de l’inscription) revient à jeter aux oubliettes la majeure partie du travail scientifique actuellement fourni en France. Ce sont les doctorant•e•s qui produisent le plus d’articles et d’études, essentiels pour les bons classements exigés des laboratoires : refuser les doctorant•e•s non financé•e•s revient alors à simplement se couper l’herbe sous le pied.

Bien plus, ce genre d’affirmation est d’un paternalisme consternant. Les doctorant•e•s non financé•e•s sont bien conscient•es des difficultés matérielles qui les attendent : qui peut penser que des étudiant•e•s déjà titulaires d’un ou plusieurs Masters, dont le dossier scientifique (comprenant un C.V., un mémoire ayant obtenu une note suffisante, ainsi qu’un projet de recherches) est validé par une commission de scientifiques, ont besoin de l’avis de personnes extérieures pour mener leur vie et faire des choix de carrière et des sacrifices inévitables ?

  • Le silence

S’il est souvent préférable d’éviter quelques questions qui fâchent, comme « et la thèse, ça avance ? » et « tu soutiens quand ? » entre la poire et le fromage, il peut également être tout aussi déplacé de parler à une personne en thèse de sujets proches de son sujet de recherche, voire de son sujet de recherche, sans jamais lui demander son avis ou la questionner sur ce que ses travaux pourraient apporter à vos propres questionnements. Ce point rejoint en fait un peu celui de l’obscurité supposée des intellectuel•le•s : est-il si souvent inenvisageable d’avoir un véritable échange avec des personnes parce qu’elles sont en thèse ? N’est-il pas possible qu’au moins ponctuellement une personne puisse vous apporter un avis ou une expertise sur un domaine qui vous intéresse ? Ne jamais vous intéresser aux sujets qui font le quotidien de vos ami•e•s, surtout quand vous abordez, ne serait-ce qu’en passant, des sujets proches, pourrait apparaître à quelqu’un comme une marque de respect et d’estime de ses travaux et de sa personne ? Certes, beaucoup de doctorant•e•s évitent de parler de leur sujet de thèse, autant pour en décrocher que pour éviter les remarques pénibles qu’ils peuvent entendre ; mais un minimum d’intérêt et de respect pourrait, peut-être, déjà vous éviter de vous-même enfermer vos ami•e•s ou proches dans une tour d’ivoire qu’ils n’ont jamais désirée.

2 réflexions sur “Je suis une intellectuelle, et c’est très bien comme ça

  1. Ping : Candide au pays des savants – ex cursus

  2. Ping : Quelques conseils aux potos et aux alliés – ex cursus

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