Le témoignage dans les Méditations métaphysiques

Les Méditations métaphysiques appartiennent au canon de la philosophie classique. La langue simple, la démarche progressive de René Descartes et le découpage en six méditations, qui sont autant de journées évoquant le projet divin de la Genèse, font de ces quelques pages un texte très lu, jusque dans le cadre scolaire.

Les Méditations métaphysiques jouent d’une fiction philosophique (le découpage en journées, le raisonnement progressif) porté par un locuteur resté célèbre par son fameux cogito ergo sum, « je pense donc je suis ». Le je est ici celui du philosophe, et le tour de force de Descartes est de convaincre par une fiction s’interrogeant sur les modalités de la fiction, ou plus exactement, sur la différence entre la réalité et la fiction. Les rêves, les hallucinations des fous, la possibilité d’un malin génie sont autant de facteurs mettant à mal l’impression de réalité, ressentie comme une évidence : c’est l’existence de ces fictions, crédibles et crues, qui conduit le philosophe à poser un doute fondamental sur l’ensemble du monde. C’est ainsi la reconstitution de la réflexion en six méditations, qui est une fiction, qui permet dans Les Méditations métaphysiques de sortir du brouillage entre réalité et fiction. Chapeau !

La fiction des Méditations, fiction de type philosophique, est bien connue, et le paradoxe en est vite levé. C’est en fait l’origine même de cette fiction qui ne laisse pas d’interroger, à savoir le statut de son locuteur, le philosophe dans son texte.

Si la première Méditation pose la nécessité d’un doute fondamental, tabula rasa de la philosophie et de toutes les certitudes, la seconde pose un premier point assuré et fixe, sur lequel remonter des certitudes, cette fois démontrées : c’est l’esprit humain du philosophe lui-même qui lui sert de premier socle à toute connaissance. Viennent ensuite la démonstration (peu convaincante) de l’existence de Dieu, les critères de vrai et de faux ainsi que la possibilité de faire des erreurs, gage de liberté dans un monde créé par Dieu, la nature des choses matérielles et une nouvelle preuve de Dieu, et enfin, l’existence de ces choses matérielles. Tout repose ainsi, il est aisé de le voir, sur la certitude accordée au je comme chose mentale, fondement de toutes les autres certitudes. La démonstration est simple : le fait même de s’interroger et de douter, de mener les Méditations montre l’indubitabilité d’une pensée, qui est celle du philosophe.

Sans être d’une grande exigence, ce n’est pas la démonstration elle-même qui doit le plus interroger, mais l’épistémologie qu’elle dégage.

Le je des Méditations est donc présenté comme le premier point d’une philosophie laïque et rationnelle, que l’on résume rapidement par l’adjectif cartésienne, et dont nous connaissons la grande fortune. Le véritable paradoxe des Méditations métaphysiques ne réside donc pas dans son statut de fiction, à la fois philosophique et pédagogique, mais dans l’arrière-plan même de cette fiction : les Méditations sont le témoignage d’un locuteur qui n’est pas nous.

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Il est facile de voir que l’identification du lectorat à un récit à la première personne permet le déroulement d’une nouvelle fiction, celle qui voudrait amener le lectorat à lui-même vivre, par procuration, les questionnements et la démonstration des Méditations. Le découpage d’un texte court en méditations qui le sont d’autant plus, favorise d’ailleurs cette identification, comme la langue simple (en français et non en latin), opposée aux mots savants de la scolastique. Ce n’est pas là résoudre la question de la paradoxale épistémologique qu’ouvrent Les Méditations métaphysiques.

Le je du texte est présenté comme un je universel, d’autant plus évident que le latin, langue originelle des Méditations, n’exprime pas le pronom personnel. C’est ainsi une pure action fléchie par la première personne qui porte la voix du texte, voix désincarnée grammaticalement, et par le mécanisme de la tabula rasa philosophique. Mais cette désincarnation, qui semble garantir l’universalité de cette parole, ne l’est qu’en apparence : René Descartes convoque des expériences personnelles, rêves, propos rapportés, et reconstruit, par les cinquième et sixième méditations, l’existence du monde matériel. Surtout, cette désincarnation matérielle oublie qu’elle est socialement située : l’évidence indubitable du sentiment de soi sur laquelle repose tout l’édifice démonstratif n’a de socle que dans une sensation mentale personnelle. La démonstration repose sur un témoignage, certes argumenté, mais fictif, pour appuyer une démonstration justifiant rationnellement l’existence du monde, et la fiabilité des sens, qui en permettant la connaissance : le statut même de cette parole est, paradoxalement, non questionné, quand d’autres témoignages sont écartés — ceux des « fous », des « rêves ». La catégorisation des locuteurs, possibles ou réels, permet leur éviction rapide, par un discrédit apporté à leur parole, quand celle de René Descartes n’est pas questionnée en tant que telle dans le texte.

Et c’est là tout le paradoxe de ce texte, et surtout de sa réception : l’acte de naissance du cartésianisme et de la rationalisation du monde, de la division des êtres humains en âme et en corps, qui ouvre la voie à la mécanisation du vivant (l’animal machine, qu’accomplira au siècle suivant La Mettrie avec son Homme machine), repose sur un simple témoignage, l’affirmation d’un je, dont la véritable fiction réside en sa désincarnation et son objectivité. Non situé socialement, le je du cogito est aussi l’acte de naissance de la figure du scientifique désincarné, objectif, qui deviendra sous la plume d’un Renan un augure du nouvel âge de la connaissance. Alors que le témoignage de tous, et surtout de toutes, est discrédité par le recours à la rationalisation des discours et des actes, des mots et des choses, c’est la parole du philosophe, relayé par le scientifique, qui, seule, se proclame objective et rationnelle, dans un nouveau système de valeurs dicté et modelé, comme un morceau de cire, par la mise en place, violente et capitaliste, d’une nouvelle épistemè. Il est alors loin d’être anodin de constater que les Méditations métaphysiques s’ancrent dans une parole à la première personne, et reconstituent un quotidien de fiction, taillé sur mesure pour la démonstration philosophique. Les vertus de cette fiction ne sont pas alors simplement pédagogiques ou philosophiques, mais sont aussi sociales : la robe de chambre du philosophe est bien un signe d’une pensée socialement située.

Il est d’autant plus frappant de constater la fortune de l’opuscule de René Descartes, que Silvia Federici rattache bien à l’essor du capitalisme (Caliban et la Sorcière, dont je ne peux que conseiller la lecture) ; il paraît essentiel de revaloriser l’ouverture de la parole, menée par les études et les luttes féministes, qui a permis de redonner une valeur épistémologique au témoignage et à la voix des vaincu•e•s de l’histoire — ce qui sera l’objet d’un prochain article.

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Une réflexion sur “Le témoignage dans les Méditations métaphysiques

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