Quelques perspectives nouvelles pour les genres littéraires

Le développement du Traitement Automatique du Langage (TAL) ouvre de riches perspectives aux études littéraires. Si les outils développés par les chercheurs en informatique ne remplacent pas encore un œil humain — et littéraire — ils sont certainement le moyen de repenser le genre littéraire.

L’étude des lexiques d’un texte peut sembler un outil bien mesquin des études littéraires: elle n’en est encore qu’à ses débuts. L’analyse des occurrences et cooccurrences d’un texte n’est pas une simple statistique : elle permet de confirmer les intuitions du littéraire et du stylisticien, et elle révèle des faits parfois insoupçonnés. Je ne suis pas une spécialiste de textométrie : j’ai seulement suivi la formation de Jean-Marc Leblanc à l’UPEC, et je dois avouer que je n’ai pas poursuivi mes propres recherches avec les outils auxquels j’ai été initiée. Cette découverte n’en a pas moins été passionnante, et m’a ouverte de nouvelles pistes de réflexion.

Je suis persuadée que les études littéraires connaissent aujourd’hui un profond, mais certain bouleversement dû à la diffusion des outils numériques et d’Internet. Cette banalité trouve dans la textométrie des perspectives concrètes. J’ai été ainsi frappée de voir qu’une analyse des occurrences des pièces de Racine et de Molière permettait de voir que les deux dramaturges se distinguaient nettement ; j’ai surtout été frappée de constater que la comédie de Racine, Les Plaideurs, ne se rattachait pas aux autres pièces du tragédien, mais était, par le traitement statistique de ses occurrences, plus proche des comédies de Molière. C’est là un fait apparemment anodin, mais qui peut laisser entrevoir de profonds bouleversements des approches littéraires traditionnelles.

Si Les Plaideurs est en effet plus proche des autres comédies que des pièces de Racine, ce n’est pas l’auteur et son style que nous donnerait à voir la textométrie, mais le genre. Le genre littéraire est d’un emploi difficile et délicat, et l’idée même de genre littéraire n’a de cesse d’être remise en question par les théoriciens de la littérature. C’est en fait une nouvelle définition du genre qui apparaît : le genre pourrait ainsi reposer sur une définition lexicale. Il ne s’agit pas ici de considérer simplement les champs lexicaux du programme de troisième, mais bien de voir que l’emploi d’un certain vocabulaire permet déjà de distinguer, dans un corpus indistinct, les pièces comiques des tragédies. Cette petite distinction pourrait être creusée : au-delà des simples occurrences, c’est encore l’étendue du vocabulaire employé, la présence d’hapax et de néologismes comme celle de mots composés qui pourraient donner des précisions génériques. Si le tragique a une étendue lexicale généralement faible, comme l’ont déjà montré les stylisticiens, Léo Spitzer en tête, le comique est souvent de mots ; l’emploi de certains termes, explicitement considérés comme burlesques par Furetière dans son dictionnaire, pourrait être un autre signe générique et tonal. C’est encore les variations de niveau de langue, sans parler des longueurs de phrase ni de la syntaxe, qui pourraient permettre une classification plus fine — en attendant que les analyses de structures de récit soient au point, autre chantier, non textométrique cette fois. S’il est encore difficile aux logiciels d’analyser les discours rapportés et narrativisés (les discours sans guillemets, donc sans marque typographique permettant un repérage automatique), l’analyse lexicale ouvre déjà une nouvelle définition du genre. Une comédie pourrait ainsi être, en plus, ou à la place des analyses traditionnelles, un texte marqué par un vocabulaire familier, à l’étendue importante, truffé de néologismes marquant une volonté ou non des personnages ; le champ lexical du rire aurait bien sûr sa place. S’il est évidemment trop tôt pour considérer quels pourraient être ses critères, un travail statistique doublé d’une intuition humaine amènerait à définir ceux-ci, et à les affiner. Ce serait alors une révolution : les genres littéraires ne seraient plus (seulement) le fait d’une tradition ou d’une volonté auctoriale, mais bien inscrit dans les textes eux-mêmes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s