Quel toupet !

La soirée bien entamée, je restais au chaud, emmitouflé dans une douillette couverture. Un livre en main, tapant machinalement de l’autre, la nuit s’écoulait dans le calme des tâches accomplies. Un petit mouvement pour atteindre la boîte de chocolats, nonchalamment laissée sur la table basse, comblait mes dernières espérances. Y a-t-il meilleur instant qu’une solitude volontaire et choyée ? Je prenais soin de moi, répondant aux instances des réclames, et refusant celles de mes camarades, éparpillés dans les rues de la capitale pour une soirée de bombance.

Quel bonheur d’être chez soi !

De légers mouvements de la cheville agitaient coquettement les pompons de mon étole, et enivraient les airs d’un doux froufrou, réconfortant comme le murmure d’un ami. Le chocolat sacrifié, alliance de noix et de cacao, fondait sous ma langue, et craquait voluptueusement, remplaçant les crépitements d’une cheminée hors d’âge. J’avais eu soin de couper toute musique, d’éteindre tous les solliciteurs, et de ne conserver que mon seul papier, interlocuteur de choix pour le silence d’une nuit.

Ma quiétude fondait en un bonheur égoïste quand, soudain, un vague soupçon me fit frémir. Qu’était-ce donc que ce fumet ?

Légèrement agacé, je retournai toute ma pesanteur, me confrontant alors au dossier du canapé. L’alcôve ainsi formée me permit d’atteindre une nouvelle grâce : je posai mon ouvrage, et gardai la bienheureuse béatitude des innocents auxquels le monde sourit. La torpeur du canapé, la moiteur de ma couverture, l’obscurité artificiellement créée me plongèrent progressivement dans les songes les plus doux ; je me pris à rêver de suaves baisers, frémissant à peine devant mes sylphides éthérées. Hélas ! L’odeur, d’abord fugace, semblait avoir redoublé ses ardeurs ; je fus sorti de mes songes pour sentir planer, dans tout mon appartement, une détestable puanteur.

Mais d’où pouvait provenir cette odeur ? Irrité, je me relevai ; rien ne semblait expliquer ce désagréable arôme. Personne chez moi ; j’avais mangé mes victuailles depuis deux bonnes heures, sans aucun fumet à signaler ; je descendis mes déchets et remontai me coucher, apaisé, enfin.

À nouveau le lendemain, après une longue journée d’affaires à résoudre et à exécuter, je pus, après avoir encore décliné les invitations de mes amis, m’installer avec l’ouvrage la veille délaissé. Moins de laisser-aller ; je voulais avancer ma lecture, nécessaire à mes travaux. Ma concentration fut intense : je noircis quelques pages d’une écriture pressée, il me fallait avancer !

Et, à nouveau, l’horrible effluve me fit tressaillir.

Qu’était-ce donc ? Pas plus que la veille, mes préparatifs culinaires ne pouvaient être en cause, quelques restes réchauffés ne font pas apparaître des relents. Moi-même, je n’avais aucun ennui de type gastrique qui eût pu provoquer une telle émanation coupable ; pas de chien à mes pieds, ni de grand-mère qui eût pu expliquer une telle puanteur. Les voisins, sortis, ne pouvaient avoir mijoté la moindre soupe aux choux ; rien ne pouvait expliquer ce fumet qui , ce soir, refusait de partir. Car c’était bien une odeur de flatulence qui flottait dans mon appartement : cette fois, nul doute, je connaissais cette odeur, toujours tue, toujours identifiable.

Qui osait donc péter chez moi ?

Je ne savais que penser, toujours incommodé par l’odeur, mais celle-ci se dissipa bientôt. Je n’y pensai plus : la journée du lendemain était chargée. Mais en revenant, à nouveau l’odeur me saisit ; mes narines frémirent, et je crus sentir un froid se glisser dans mon dos. Rien de suspect dans mon garde-manger : serait-il possible qu’un importun vînt gazer mon domicile ?

Agacé, je vérifiai les loquets : les verrous étaient en place, tout était en ordre. Si un Arsène péteur s’était introduit, il avait dû être plus discret que ses émanations ne le laissaient penser. Et d’ailleurs, n’étais-je pas là depuis déjà deux bonnes heures ? Le méthane se dissipe, je l’eusse senti en passant le seuil. Ce ne pouvait non plus être un plaisantin ; personne n’avait les clefs de mon appartement, ni n’était entré depuis mon retour. Logé au-dessus d’un magasin vide le soir, se pouvait-il que des voisins fussent malades au point d’incommoder les étages ? Une rapide réflexion me rappela à l’esprit que ces voisins, justement, étaient partis en vacances pour le mois : je leur réceptionnai, de temps à autre, un petit colis, arrangements entre voisins que l’on donne que pour en avoir la réciproque.

Cet aérogastre même me semblait surnaturel : a-t-on déjà vu un pet se renouveler toute une semaine ? Inquiet, résolu, sinon à me pincer le nez, du moins à employer ma cavité buccale pour les activités respiratoires habituelles, j’allai me coucher, de mauvaise humeur.

C’est inquiet que je me levai le lendemain ; l’odeur avait disparu, mais ne survenait-elle pas toujours, comme une maîtresse, en nocturne ? Une journée ronchonne me ramena chez moi ; soulagé, tout cela n’avait été qu’un songe : mon appartement n’avait aucune odeur. Je profitai de cet élan de bonhomie pour rejoindre mes camarades, et revins fort tard ; la jeune femme qui m’accompagnait prit, en passant la porte, un air dégoûté. Se relevant rapidement, elle me flanqua d’un « gros dégueulasse » et tourna les talons.

La puanteur de mon domicile était révulsante. Honteux, je n’osai laisser la porte ouverte aux émanations et aux rumeurs, et me forçai à supporter l’atmosphère nauséabonde.

Rien ne pouvait expliquer cette puanteur. J’avais fouillé le matin même le moindre recoin, à la recherche d’un quelconque cadavre d’animal indésirable. Mais comment celui-ci pourrait-il ne sentir que le soir ? Ce n’était pas là une explication rationnelle ; une cause ne peut être cause que quand ça lui chante. Et quel phénomène pouvait engendrer des flatulences alternatives ?

Épuisé, irrité, et inquiet, je retombai dans mon canapé. L’odeur était intenable. Comment en trouver la cause ? Comment résoudre dissiper ces fumets ?

Fatigué, j’attrapai mon paquet de cigarettes.

Mal m’en a pris.

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