La surprise d’un nouveau monde

Ils découvrirent, en fouillant dans les affaires de Gorju qui les avait laissées là, dans un coin de la grange, son ordinateur personnel, un vieil Asus qui semblait ne pouvoir fonctionner. À force de manœuvres, ils purent l’allumer, et s’empressèrent d’examiner les documents gardés en mémoire.

– Ah ! Ah ! Les coquins ! Ils ont pris la tangente ensemble !

C’était une photographie, prise à bout de bras, qui montrait Mélie, et Gorju, en tenue de bain. Les falaises d’Étretat se découpaient sur l’horizon, et tous deux riaient de leur proximité, favorisée par une grande couverture qu’ils tenaient tous deux.

Bouvard jeta un regard sur Pécuchet, qui restait silencieux.

Ils continuèrent leur exploration, baillèrent devant les registres comptables, s’amusèrent d’un journal interrompu de Gorju, à leur arrivée chez eux. Ils frémirent devant l’audace de quelques textes politiques, et ouvrirent le navigateur internet.

La messagerie les ennuya rapidement, mais un onglet apparut, qui les propulsa sur une plateforme vidéo.

Ce fut comme la découverte d’un monde nouveau.

L’historique de Gorju se résumait à quelques chaînes politiques de gauche : Usul était trop long, et bien trop complaisant, Osons causer les fatigua par son didactisme. Comme si nous ne pouvions dire ce que nous voulons ! Alain Soral leur sembla incompréhensible ; ses insinuations leur donnaient l’impression d’un mystère qu’ils ne pouvaient percer. Le fil d’actu était trop rapide, ils s’en agacèrent. Comment suivre ?

Ils tapèrent « sciences » dans l’onglet de recherches.

La multiplicité des vidéos les égara. Une conférence de Cédric Villani les enchanta ; la broche du mathématicien leur sembla le summum de l’élégance du scientifique. Mais Bouvard n’avait que peu de comptabilité, et Pécuchet un bac littéraire : se remettre aux mathématiques en suivant les vidéos de Micmaths leur parut trop difficile. L’astrophysique de Florence Porcel les amusa, mais son tic à l’œil les perturbait : pourquoi se filmer de face avec un tel handicap ? Ils lui écrivirent pour obtenir une réponse, qu’elle ignora. Et après tout, que faisait une femme sur internet ? Et encore, pour des vidéos scientifiques ! Ils accordaient à l’élégance de Madame Bordin le droit à la vidéo make-up, mais enfin, ce monde devait rester le domaine des hommes, bien plus formés dans leurs approches.

La nonchalance de Bruce les émerveilla ; comme ils comprenaient la théorie des cordes, et voulurent faire des nœuds. Le vidéaste marchait pendant qu’il parlait : Pécuchet essaya de suivre Bouvard présentant leur musée en robe de moine du moyen âge, tenant à la main un boîtier imaginaire. Il trébucha sur la lance, jura, et les deux bonshommes déclarèrent la marche bonne pour les péripatéticiens, qu’ils pensaient vulgaires.

Dirty Biology les secoua d’un rire gourmand : les fruits, des organes génitaux ! Ils se rappelèrent que Linné refusait de les décrire ; cette abomination leur sembla sulfureuse, et ils s’amusèrent du changement des temps. Ils passèrent à la vidéothèque d’Alexandrie : tout le savoir du monde à portée de la souris ! Mais la profusion des vidéos, toujours les mêmes, les ennuya. Linguisticae et Nota Bene étaient tous deux barbus : était-ce une condition du succès ? Bouvard pensa que oui, et lissa, songeur, les poils de son menton, quand Pécuchet fulminait : cela n’était pas la science ! L’étymologie n’est pas la linguistique ! Les topitos furent d’abord amusants : qui songerait à rassembler des faits si épars ? Ils s’en lassèrent rapidement : les anecdotes se retrouvaient d’une vidéo à l’autre, et ils gardaient le sentiment de ne rien apprendre. Car la science, enfin, doit changer le monde ! Ils furent déconcertés par la violence des zététiciens ; Pécuchet aimait La Tronche en biais et Hygiène Mentale, Bouvard déplorait la condamnation de la psychanalyse. Les critères de scientificité les perdirent : comment se représenter le rasoir d’Occam ? Comment reproduire une expérience scientifique pour la vérifier ? L’histoire ne serait donc pas une science ! Les booktubers les ennuyèrent : aucun ne lisait Walter Scott.

Tout était-il donc perdu ? La science serait-elle impossible ? Découragés, ils regardèrent des tutoriels de cuisine sur marmiton ; ils croyaient avoir perdu le goût des choses.

Il faut que nous explorions nos sensations ! La science ne veut plus rien dire, si tout le monde en fait !

Ils découvrirent l’ASMR. Ces étranges vidéos les captivèrent : une femme caressait du sable blanc, en murmurant des mots doux ; un homme grattait du papier de verre avec un pinceau pendant deux heures et dix minutes. Il s’agissait de provoquer des frissons ; Bouvard gloussait dès les premières secondes. Pécuchet était irrité par la longueur de ces vidéos, qui ne provoquaient aucune réaction à son épiderme ; la vision d’une cuisine miniature japonaise lui fit sentir comme un picotement. Ils décidèrent de tester sur eux-mêmes ces étranges sensations : Pécuchet, debout derrière Bouvard assis, mimait un œuf qu’il brisait sur son crâne, et faisait trembler légèrement ses mains sur le crâne nu, descendant doucement vers les épaules, en lui soufflant dans le cou. Bouvard était en extase ; ils arrêtèrent.

Et si nous ouvrions notre chaîne ?

Enthousiasmés, ils cherchèrent leur matériel. Ils comprirent qu’il leur fallait soigner le son, travailler la colorimétrie et commencèrent à regarder des tutoriels de montage, en attendant que Barbarou leur envoyât le matériel commandé à Paris. Ils cherchèrent un cadre pour le tournage : fallait-il privilégier un décor naturel ? Bouvard voulait que l’on voie la ferme de Madame Bordin en arrière-plan ; cela ferait pittoresque, et il espérait que la gloire qui découlerait de leurs vidéos plairait à cette dernière. Mais la moindre vache qui passera dans le cadre nous forcera à recommencer ! Nous ne maîtriserons ni le ciel, ni les valets de ferme, ni les charrettes ! Pécuchet préférait l’intérieur ; il fallait aussi songer à l’éclairage.

Le colis arriva. Le trépied les laissa muets d’admiration ; les petites vis permettaient tous les réglages, dont ils voulurent faire la revue. Dévissant et revissant tour à tour, ils le plantèrent dans l’herbe, sous un platane un peu écarté ; ce plateau les mit tous deux d’accord. L’appareil photographique les stupéfia : ils ne l’avaient pas pensé si lourd et si imposant. Une fois qu’ils l’eurent allumé, ils en explorèrent les fonctions. Comment régler la colorimétrie ? qu’était-ce que les niveaux de plan ? que faire de ces quadrillages qui apparaissaient ? Comment avoir une bonne lumière ? Ils virent, dans une vidéo d’Antoine Daniel, que le son était essentiel ; ils oublièrent la lumière.

L’enregistreur numérique n’avait d’abord pas retenu leur attention : ils y retournèrent. Ils enregistrèrent les gargouillements gastriques de Bouvard, en posant l’appareil sur son ventre après le repas, et l’appareil comme Pécuchet disparurent mystérieusement toute une demi-journée. Quand il surgit, la mémoire de l’appareil était vide ; ils commandèrent une carte pour l’étendre, et attendirent la livraison pour reprendre leurs travaux.

Ils commencèrent par installer l’appareil photographique sur le trépied, maintenant bancal, une vis ayant été perdue ; et il oscillait dangereusement. Bouvard attrapa l’ensemble et le plongea dans la terre ; l’appareil, de travers, ne bougea plus. L’enregistreur numérique posé à leurs pieds, ils commencèrent à expliquer ce que serait leur chaîne, la BP-TV ; Bouvard déclama que ce serait la nouvelle encyclopédie du monde, qu’ils expliqueraient à leur public comment vivre et profiter des merveilles de la science ; Pécuchet, fâché, l’interrompit, et déclara que leur chaîne était un projet sérieux, qu’ils observeraient simplement quelques erreurs contemporaines, qu’ils se proposaient de corriger. Bouvard ne parla plus, Pécuchet, n’ayant pas préparé son script, ne savait plus que dire, et ils restèrent, devant l’objectif qui continuait à enregistrer.

La nuit tomba. La luminosité était perdue, et ils n’avaient pas fini de présenter leurs projets. Que faire ? Ils ne pouvaient laisser leur installation à l’extérieur, et il serait impossible de retrouver la même installation. Ils couperaient au montage, amélioreraient la lumière, ajouteraient des voix off ! Le montage permettait tout, ils s’en occuperaient en post-production.

Mais comment récupérer les enregistrements ? La mémoire pleine de l’appareil avait interrompu la vidéo pendant la tirade de Bouvard, et Pécuchet, trop grand, avait la tête coupée. Comme ils s’étaient agités, le son était inaudible, bruit de pas et de feuilles froissées, sans paroles distinctes. Pécuchet par contre avait une voix distincte, qui surgissait de tout ce fracas : ils pourraient en faire quelque chose, en mettant sa voix sur les images de Bouvard parlant.

La table de montage les laissa perplexes : les différentes bandes se mélangeaient, et ils coupèrent, au hasard, pour coller erratiquement les séquences les unes après les autres. Les transitions au noir les émerveillèrent : voilà qui faisait le rythme ! Ils en abusèrent, allant jusqu’à entrecouper les mimiques de Bouvard de larges séquences obscures qui donneraient de la profondeur à la voix de Pécuchet. Trois minutes restèrent de ce charcutage : ils finirent, par un hasard heureux, par exporter leur œuvre, et commencèrent l’upload.

La longueur les déconcerta. Comment pouvoir parler directement à son public, quand il fallait tant de temps pour publier une vidéo ? Ils allèrent dîner et retrouvèrent la vidéo prête à être publiée à leur retour. Ils s’empressèrent de finaliser la procédure, et s’installèrent devant le gestionnaire de vidéos, impatients de mesurer leur succès.

Ils ne dépassèrent pas les cinq vues, provoquées par leurs rafraichissements incessants de la page. Dépités, ils visionnèrent leur enregistrement : Bouvard était tour à tour blafard et rougeaud sous la lumière changeante du platane, et semblait un clown surgi d’une boîte à malices, par les transitions noires ; la voix de Pécuchet, sans aucun rapport avec les mouvements de ses lèvres, finissait cette impression horrifique. Pour atteindre les six minutes, ils avaient ajouté un long plan fixe de leur jardin ; le froissement des feuilles produisait un effet sinistre.

C’est notre première ! Ce n’est pas si mal !

Ils s’empressèrent de l’envoyer à Barberou et à M. le comte, pour avis, impatients de récolter des éloges. Ils atteignirent les 15 vues, burent du cidre pour fêter cette victoire, et se défendirent de prêter la moindre attention aux statistiques : la qualité avant tout.

Barberou leur proposa, par retour, un prix ridiculement bas pour leur matériel ; ils ne retrouvèrent jamais la vis égarée et, attendant une prochaine inspiration, laissèrent le trépied dans le jardin, pour ne pas perdre l’emplacement.

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