Internet et le féminisme (1)

L’apparition et la généralisation du numérique et de l’accès à Internet ont profondément renouvelé le militantisme, et a fortiori le militantisme féministe. Mais ce renouveau ne semble pas encore pris en compte par la presse papier : le dernier numéro de Manière de voir du Monde diplomatique (décembre 2016-janvier 2017, n° 150) ne cite que trois références en ligne, sans consacrer un seul article à ce nouveau militantisme ; l’an dernier, un numéro du Magazine littéraire (avril 2016, n° 566), annonçant un vaste dossier « Où en sont les féministes », restait essentiellement historique et inactuel. Causette n’a questionné le numérique dans un débat consacré à la question que ce 19 janvier 2017 (j’en attends l’upload avec impatience). À l’inverse, les nouveaux modes militants oublient souvent le féminisme. Si les combats et polémiques 2.0 sont relayés par la presse écrite ou la radio, ce n’est pas alors le rapport spécifique qu’entretiennent numérique et féminisme qui est questionné.

Le militantisme a changé de formes et de modes de diffusion ; le militantisme féministe, quels que soient ses mouvements et définitions, n’a pas échappé au grand chambardement de la vie en ligne. Aujourd’hui, la multiplication des pages et des tumblr regroupant des témoignages de sexisme et de violence, sur le modèle de Paye ta schneck (liste ici), montre à toutes et à tous non seulement l’omniprésence du sexisme, et ses conséquences, mais aussi un nouveau militantisme, très actif. La presse relaie ces initiatives, mais elle n’interroge pas les transformations opérées par ces nouveaux médias. Je tente dans ce premier volet de recenser les différentes formes du blogging féministe, et de les analyser.

  • Le blogging

Le premier changement amené par le net est bien évidemment l’apparition du blogging. Visiblement, les sphères féministes n’ont pas immédiatement suivi, ou n’ont pas suffisamment duré pour laisser des traces perceptibles jusqu’à aujourd’hui, du moins dans l’ère francophone. Il reste néanmoins que les débuts du blogging ont permis une première avancée significative : ils ont ouvert la parole à des gens, et a fortiori à des femmes, qui n’y avaient aucun droit. On a rapidement taxé les différents journaux en ligne de narcissisme (quoi de plus disqualifiant que de rappeler que le moi est haïssable ?), sans tellement se demander ce que cela changeait, dans le fond, toutes ces personnes qui commençaient à raconter leur vie, sans professeur pour souligner leurs fautes, parents pour surveiller ou sans personne pour les interrompre. Le blogging est bien la première chance offerte aux sans-voix : elle est une chambre à soi virtuelle, un lieu choisi, une projection virtuelle de ce que l’on veut être. L’anonymat qui y est possible est bien entendu favorable à cette libération de la parole. Le blogging a offert un premier espace non dédié au féminisme, il en a ouvert la possibilité : pas de militantisme sans prise de conscience, pas de prise de conscience sans retour sur soi.

Si la naissance même du blogging ouvre une chambre à soi, cette chambre se remplit : du blogging diary au blogging militant, le glissement s’opère assez rapidement. Il passe des coups de gueule contre des injustices du quotidien (harcèlement, inégalité, agressions, etc.) à l’analyse politique ; de manière globale, les blogs toujours alimentés ont connu une conversion vers une plus grande professionnalisation de l’écriture (moins de fautes, plus de prudence, etc.), et une analyse plus rigoureuse et plus politique. Cette évolution se retrouve par exemple dans l’histoire du blog de www.crepegeorgette.com, débuté en 2008 et toujours actif, après une période plus sporadique. Les premiers posts sont ceux d’une blogueuse beauté, qui évolue vers un féminisme militant, qui a abouti à la création d’une association, les dechainees. Le blogging militant est riche et assez visible dans l’espace francophone. Certains blogs sont très visités, comme Genre!, crepegeorgette, lesquestionscomposent.fr, celui de Daria Marx ou de colère et d’espoir, d’autres plus intimistes, comme celui de philomele ou encore celui de feministes-radicales. Les blogs étiquetés féministes sont assez variés, de qualité et d’engagement très divers, et sont loin d’être tous très fréquentés. On peut tenter une petite typologie :

– Les blogs personnels : ils représentent les dernières traces du blogging des débuts de l’internet accessible, mais ils sont aujourd’hui remplacés par les plate-formes de témoignages, très visibles. Certains datent de cette époque, d’autres sont plus récents. Il est encore possible de distinguer dans ce type de blogs ceux qui ne porteront qu’un seul et unique témoignage, un seul article coup-de-poing, généralement un témoignage d’agression, de ceux qui suivront une personne, et qui peuvent avoir une vocation littéraire et militante. Daria Marx en est un parfait exemple, comme melange-instable.blogspot. Buffy Mars peut être située dans cette lignée, mais son blog n’est pas entièrement consacré au féminisme.

– Les plate-formes de témoignages : la plupart des blogs témoignages actifs sont en fait des plateformes d’accueil de témoignages, anonymes le plus souvent, regroupés par une modération collective. Le projet lancé par Genre! sur les violences médicales en est une très bonne illustration : http://jenaipasconsenti.tumblr.com/. Ils entrent dans la lignée directe des premières éditions féministes américaines et françaises : le droit à la parole, singulière ou collective, est une première revendication féministe. C’est dans cette catégorie que se situent les Paye ta schneck, Chair collaboratrice et autres qui sont les plus visibles aujourd’hui.

– Les blogs militants : les blogs militants sont généralement des blogs qui vont recueillir des témoignages, mais les placer dans une analyse globale du patriarcat : le témoignage porte une réflexion théorique et lance des moyens d’action, en ligne et/ou de la vie réelle. Deviennent militants tous les blogs qui vont appeler à des événements, qu’ils soient créés par le blog ou simplement relayés. Des actions collectives de blogs ont pu apparaître, avec des billets communs publiés simultanément sur plusieurs blogs. Cela notamment été le cas de billets sur le harcèlement en ligne (https://dikecourrier.wordpress.com/2013/09/05/appel-citoyen-contre-incitation-viol-internet/).

– Les blogs d’analyse : les blogs d’analyse sont des blogs proposant des approches théoriques aux questions féministes. L’exemple le plus universitaire (le mieux sourcé et le plus fiable d’un point de vue scientifique) est celui d’antisexisme. Les articles sont de grosses synthèses de recherche universitaire, et ils sont donc assez peu publiés ; la rédactrice a également une page facebook qui relaie beaucoup d’informations et d’actualités. Le plus populaire et un des plus cités est celui d’une doctorante en linguistique de l’ENS-Lyon, Anne-Charlotte Husson : http://cafaitgenre.org/, qui est complété par son carnet hypothèses (http://hypotheses.org/author/achusson. Anne-Charlotte Husson vient de plus de publier une bande dessinée, Histoire du féminisme, à la Petite Bédéthèque des savoirs. Très virulent, http://www.crepegeorgette.com/ a cessé de publier régulièrement depuis quelques mois après une accusation de plagiat, mais a repris des publications plus fréquentes depuis. La rédactrice est très proche de http://dariamarx.com/, dont le blog, très personnel, traite autant la grossophobie que le sexisme, et laisse régulièrement des notes littéraires. Dariamarx a elle-même étendu ses activités avec le blog Gras politique, qui regroupe témoignages et articles. Ces deux dernières ont créé une association, Les Déchaînées, avec la blogueuse de Acontrario.net, qui n’est plus alimenté mais est réinvesti sur un blog collectif, http://www.commentpeutonetrefeministe.net/, où on retrouve les anciens articles, parfois réactualisés.Le blog de Christine Delphy, qui accueille aussi d’autres plumes, s’inscrit dans cette lignée. Le plus vieux blog français à ma connaissance reste celui d’Olympe, http://blog.plafonddeverre.fr/, qui serait la première génération de blog. Je pense qu’on arrive, en féminisme comme en blogging, à la troisième vague !

– Une grande partie des militant·e·s ne se limite pas à une vision large et universaliste du féminisme. L’afroféminisme de MWASI a aussi son activisme numérique. Les blogs intersectionnels et afroféministes sont particulièrement échangés et consultés, comme Mrs roots. Le succès des avant-premières d’Ouvrir la voix, d’Amandine Gay, montre la vivacité de l’afroféminisme francophone.

S’il n’est plus actif, le blog  http://lesquestionscomposent.fr/ est très représentatif des liens entre féminisme et véganisme. La rédactrice est une des introductrices de la notion de nice guy en France. D’autres groupes de blogs vont être consacrés à l’introduction en France du féminisme radical américain ; c’est ainsi le cas de https://tradfem.wordpress.com/, qui propose des traductions de textes féministes anglophones, essentiellement américains. http://www.feministes-radicales.org/ est plus ancien, et m’a permis mon premier contact avec Andrea Dworkin (encore peu traduite en français).

http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/ est uniquement consacré aux questions de genre autour de l’accouchement et de la grossesse. Il est tenu par une juriste très documentée, régulièrement invitée en presse généraliste et en radio, Marie-Hélène Lahaye. Ce blog et les premiers témoignages de violences médicales sur le tumblr Je n’ai pas consenti lancé par A-C Husson ont permis de briser le tabou des violences obstétricales.

– Les webzines : Dans les blogs, un webzine a beaucoup publié, mais semble plus silencieux actuellement  : http://lechodessorcieres.net/. Il est pour ainsi dire remplacé par Simonæ, au format plus pro, mais avec un ancrage d’abord popculture. https://effrontees.wordpress.com/ est aussi un site collaboratif, autour d’une association anti-austérité et féministe. Les https://martiennes.wordpress.com/, en référence ironique au livre de John Gray Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, est le fruit de la collaboration de journalistes. https://lesdegenreuses.wordpress.com/ n’est plus actualisé depuis un an, mais reste intéressant, car il se consacrait essentiellement à la popculture. Incontournable : http://www.barbieturix.com/, très actif !

– Les tendances féministes des webzines généralistes : dans les sites féminins généralistes, http://www.madmoizelle.com/ est très lu (5e site féminin de France, le seul consacré aux adolescentes et jeunes femmes) a une orientation plutôt féministe, mais il est très critiqué pour divers articles. Madmoizelle.com a été amplement dénoncé pour les mauvaises conditions de travail de ses employées, et est régulièrement taxé d’antiféminisme. La ligne du magazine — dont l’existence a d’abord une visée commerciale — se situe en fait dans un féminisme pop, libéral et individualiste, bien plus que révolutionnaire.

– L’implication féministe de collectifs d’analyse politique : un collectif comme LMSI (Les mots sont importants) relaient régulièrement des articles d’analyse féministe, notamment ceux de Christine Delphy (mais pas exclusivement). Le collectif est collaboratif, les interventions sont souvent signées par des universitaires ou des militant·e·s politiques.

Bien entendu, ces différentes formes, très simplifiées, sont bien souvent hybrides : il n’est pas rare qu’un blog d’analyse soit aussi militant, accueille des textes d’autres personnes (comme le texte de Marlard publié sur Genre!), fasse de la clarification scientifique ou offre des conseils de lecture.

Que retenir de tous ces blogs ?

Les nombreuses formes prises par le blogging féministe (et j’en ai certainement oublié beaucoup) montre d’abord la vivacité du militantisme féministe ; les évolutions militantes ont suivi les changements du net lui-même, démontrant ainsi autant un nombre important de militant·e·s qu’une immense créativité.

Il me semble qu’au-delà de ce premier constat, le blogging féministe révèle un mode d’action efficace et incisif : si les plate-formes de témoignages explosent, c’est parce que les premières ont su toucher un public de plus en plus large, et parce que le sexisme est lui-même plus visible. Ce ne sont plus les militantes de longue date qui ouvrent ces blogs; ils sont ainsi à la fois le symptôme d’un changement de sensibilité et le vecteur de ce changement.

Bien plus, le blogging et le témoignage ne sont pas des formes textuelles anodines pour le mouvement féministe : depuis le texte fondateur de Virginia Woolf, Une chambre à soi, nous savons qu’un espace d’écriture est un espace de liberté. La seconde vague a permis une première large prise de paroles : grâce à la remise en question de la neutralité et de l’objectivité de la science par l’élaboration de la théorie du point de vue, notamment par Christine Delphy ; remettre en question le dogme de l’infaillibilité scientifique, c’est ouvrir la parole à ceux et celles qui ne sont pas des scientifiques, et c’est reconnaître la légitimité d’un autre type de savoirs. Ce n’est donc pas un hasard si la seconde vague a été suivie d’un essor de publications de témoignages :  il a été possible de dire, d’éditer, de publier. Le numérique prolonge et renouvelle cet apport épistémologique : il ne s’agit plus de s’appuyer sur les outils statistiques (qui, par définition, ne répondent qu’aux questions préalablement posées), mais d’ouvrir la notion de vérité à celles qui sont ordinairement tues. Le blogging est bien une nouvelle chambre à soi, mais il est d’abord une chambre d’échos ; non seulement son essor général a été légitimé par les travaux féministes de la seconde vague, mais il accompagne et poursuit les nouvelles recherches de la troisième. Le partage d’un article, bien plus aisé que la lecture d’un ouvrage universitaire, amène une diffusion de savoirs — et non exclusivement de sciences — dont une bonne part repose sur le témoignage : le nombre impose la réalité vécue et l’expérience personnelle devant les préjugés masculins — ainsi pour les différents types de harcèlements — tout en permettant une émancipation personnelle de celles qui rédigent hors des circuits scientifiques et médiatiques traditionnels. Ce que ne dit pas la dite révolution numérique, c’est qu’elle est d’abord une révolution épistémologique.

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8 réflexions sur “Internet et le féminisme (1)

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