Une chambre en ville

Vu mon ennui devant la fadeur de La La Land, un peu de vrai cinéma, de comédie musicale qui claque : Une chambre en ville, scène d’ouverture, et pourquoi cette scène m’a bouleversée (avec des vraies voix, de la vraie musique et, chez Demy, on a aussi des gens qui dansent pour de vrai).

Ça commence comme ça, après un générique assez long (https://www.youtube.com/watch?v=TjEK1K1Je7E&t=16s pour vraiment voir tout le début), et d’un coup, c’est un antagonisme bien connu et tout à fait actuel : prolétaires vs police. Là où Demy est malin, c’est qu’on n’a pas seulement des ouvriers, avec des pancartes : on a des familles. Du silence avant la bataille, deux forces en présence, comme de l’épopée dans l’air. Des slogans chantés, qui ne sont pas les slogans habituels des manifestations, une première opposition : le parlé-chanté des CRS, le chant des ouvriers. Et ce n’est pas un chant de lutte : pas d’Internationale ou de chant des partisans ou d’appel aux armes, juste la simplicité d’un but à défendre. Une voix de femme qui s’élève, mariale, appuyée par la contre-plongée devant l’église, un enfant dans les bras, en icône discrète. Répond un chœur d’hommes, le chœur de femmes, puis union des deux groupes : comme une image de convergence des luttes. Bien sûr, l’ensemble est rythmé par les interventions de la police, et on sent que ça monte, puis ça part : début des échauffourées, ça sort les matraques. Et là, passage en couleurs : parce qu’on passe d’une lutte historique à une lutte actuelle ? Parce que le mythe s’actualise, et que l’épopée se joue (et tout Une chambre est en ville est une épopée, la comédie musicale de Demy certainement la plus proche de l’opéra). Et en fait, c’est l’inverse qui se produit : on part de l’histoire (l’actualité située dans un temps, 1955, et un espace Nantes), pour courir au mythe. Et quand on regarde les costumes, on n’est pas exactement en 1955, mais on a un parfum années 1930. On peut alors remarquer le drapeau français qui semble se noyer, dans un mouvement juste assez bref pour ne pas être lourd : aucune autre enseigne tenue, ni panneau ni drapeau. Grand désespoir : les tracts, qui auraient pu permettre une convergence des luttes avec la police (ils les frôlent tout juste, dans ces quelques secondes d’attente), ne sont pas lus, et semblent vierges.

La scène est coupée un peu vite, la caméra suit un homme, qui entre dans l’immeuble. Et en fait, il entre chez la baronne, la femme que l’on voit rapidement, sans la remarquer, qui regarde les affrontements dans la rue. C’est là que Demy est vraiment fort : on croit d’abord voir une bataille de rue entre ouvriers et police, avec une orientation nettement contre la police — et on devine que la vraie lutte se situe plus haut, et que c’est une lutte des classes plutôt qu’une bataille de rue. Il monte, retrouve sa chambre en ville (évidemment celle du titre), la musique s’atténue, et un autre affrontement prolonge et poursuit celui-ci — après, c’est à vous de voir le film.

2 réflexions sur “Une chambre en ville

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