Erreur sur la bande-son: Beetlejuice

Le fabuleux Beetlejuice, le meilleur Burton — mais cet avis n’engage que moi — semble né d’une volontaire erreur : c’est un film d’horreur, avec une bande-son plutôt inappropriée, puisqu’Harry Belafonte.

Évidemment, les chansons d’Harry Belafonte cassent le côté horrifique ; et c’est bien là que les choses deviennent intéressantes. Beetlejuice raconte l’histoire de deux niais qui meurent bêtement dans un accident de voiture. Ils ne se rendent pas immédiatement compte de leur décès, n’étant encore jamais morts, et ils retournent dans leur maison. Les choses commencent à se gâter quand celle-ci est mise en vente, et rachetée ensuite par d’ignobles snobinards new-yorkais — tout le monde en prend pour son grade. Comme ils sont des fantômes, ils jouent les fantômes, pour effrayer ces nouveaux intrus ; en vain, puisqu’il est maintenant du dernier chic d’avoir des fantômes chez soi. Beetlejuice, appelé trois fois, leur vient en aide, mais la situation dérape ; tout finit par se régler, la cohabitation fantomatique leur permet de voir grandir l’enfant qu’ils n’avaient pu avoir, et tout se résout en danses.

Et Harry Belafonte ?

L’ensemble du film reprend, sur un mode mineur, les codes du film horrifique : grande maison, fantômes, effrayantes installations artistiques cauchemardesques, possessions démoniaques ; on retrouve une vieille idée de l’horreur, celle du diable ou du mauvais génie qui se retourne contre celui qui l’a appelé — Beetlejuice lui-même.

Burton a d’abord reçu un scénario franchement horrifique, et l’a transformé pour en faire une comédie fantastique. Assez peu de détails gore, des éléments de cartoon — le chien qui ralentit la chute de la voiture dans la rivière au début du film — et de la comédie ; mais la métamorphose de l’horreur en comique me semble se faire d’abord, et avant tout, par le choix de la bande-son.

Évidemment, la musique entraînante et dansante de Belafonte ne colle pas avec un film d’horreur ; on aurait pu imaginer un traitement horrifique, à base de réverbération, sur le modèle de « Dominique » de Sœur Sourire, mais non ; bien plus, c’est une musique qu’écoutent d’abord les personnages eux-mêmes. La bande-son de Beetlejuice a ainsi une présence intradiégétique : elle n’est pas là que pour le spectateur, mais est lancée par Adam — et sera reprise lors de la possession du dîner. Elle est ainsi un marqueur des personnages, et donc, de leur incapacité à jouer le rôle qu’ils devraient tenir dans un film d’horreur — ce qui fait basculer tout le film dans la comédie. Adam et Barbara n’ont aucune idée de comment faire peur ; ils ne peuvent utiliser que ce qu’ils connaissent et maîtrisent, et qui, évidemment, n’amène aucune horreur.

Leur incapacité et leur maladresse sont elles-mêmes source de comique, qui repose sur  un décalage entre les attentes de l’horreur et la musique ; ce décalage est bien senti par les convives possédés, qui en redemandent.

De quoi se nourrit ce décalage ?

Rappelons que Beetlejuice est un film de 1988; Harry Belafonte est alors passé de mode — c’est aussi ce qui montre la ringardise du couple. Et justement, les codes horrifiques alors sollicités sont ceux de l’époque de Belafonte — les années 1950-1960. Les new-yorkais sont là pour montrer ce décalage temporel — ils sont blasés. La volonté de Burton de s’appuyer sur des animations et des effets spéciaux artisanaux renforce ce décalage.

Mais tombe-t-on pour autant dans le comique pur ? Pas si sûr.

Beaucoup d’enfants, dont je fais partie, se souviennent avoir eu peur du film. Le personnage éponyme, Beetlejuice, me semble emblématique d’une tension permanente entre le comique de l’horreur datée et une peur permanente : son cabotinage oscille entre le bouffon et le grinçant, le rire et le cri. C’est aussi en écoutant attentivement les chansons de Belafonte que celles-ci semblent moins lisses, à l’image de cette araignée planquée dans les bananes…

Et c’est peut-être là que Beetlejuice réalise un tour de maître : c’est dans le rire lui-même que se trouve, à nouveau, la peur — vous souvenez-vous que le dîner finit mal, et que la musique s’arrête ?

Une réflexion sur “Erreur sur la bande-son: Beetlejuice

  1. Ping : D’horreur et de musique: le cinéma du réel – ex cursus

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