Tournesol et les simulacres

Le lac aux requins, production de 1972 du studio Belvision, souffre d’un certain oubli, probablement dû au fait que ni l’animation — pourtant remarquable — ni la bande dessinée qui en a été tirée ensuite ne sont d’Hergé, le créateur de Tintin. Il n’est cependant pas inintéressant de remarquer quelques belles trouvailles du film, dues à un assistant proche d’Hergé, Greg. L’ensemble du film se déroule dans le pays imaginaire de la Syldavie, déjà présent dans les Aventures de Tintin, notamment dans Le sceptre d’Ottokar. Ce petit pays slave, pour lequel Hergé a inventé une langue, des traditions, une monnaie, est donc un cadre tout trouvé pour la poursuite des aventures du jeune reporter. Tintin arrive avec le grincheux capitaine Haddock, et il retrouve, par hasard, les Dupont et Dupond. Tous les quatre comptent bien rejoindre le professeur Tournesol, hébergé près du lac pour y mettre au point ses dernières inventions.

Tryphon Tournesol est un personnage bien connu des lecteurs de Tintin : personnage récurrent, il incarne un savant gentiment fou, sourd et étourdi. Scientifique génial, il ne dément pas, une nouvelle fois, sa réputation : il est l’inventeur, dans Le lac aux requins, de l’imprimante 3D.

Parler d’imprimante 3D pour son photocopieur est un raccourci que je fais avec une certaine mauvaise foi : contrairement à une véritable imprimante, son photocopieur « en relief » a besoin d’un objet pour le reproduire, quand une imprimante n’a besoin que d’un patron : elle permet de produire des objets qui n’existent pas. La différence est en fait de taille, et elle fait tout l’objet du film : le méchant milliardaire Rastapopoulos, qui met tout en œuvre pour s’emparer de l’objet, a vu dans ce photocopieur une utilisation très précise : reproduire des œuvres d’art fausses, indiscernables des vraies. Toute une équipe de malfaiteurs remplace ainsi dans le monde les œuvres d’art des musées par des copies qui n’ont, elles, aucune valeur.

Cette possibilité de duplication à l’identique n’est, à ma connaissance, jamais mentionnée quand on parle d’imprimante 3D ; elle pose pourtant le problème crucial, déjà bien vu par Walter Benjamin, celui de la reproductibilité des œuvres d’art. Le problème est, dans Le lac aux requins, plus crucial que pour le philosophe : il est possible de reproduire à l’identique des œuvres de maître, ce qui a pour conséquence de vider les originaux de toute leur valeur. Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux œuvres d’art : le film s’ouvre sur la subtilisation de « la plus grosse perle du monde », et son remplacement par une copie. Les merveilles de la nature sont donc également touchées.

Il est étonnant que Rastapopoulos vise d’abord à s’entourer d’œuvres d’art authentiques, et non pas à fabriquer d’énormes diamants, ou des armes, dont le trafic est important, comme le rappelle Tintin au début du film. C’est finalement que Le lac aux requins, dans son ensemble, prend la question de la réalité et de la fiction pour objet. Les hologrammes qui inquiètent le capitaine Haddock dans la villa sont ainsi « de simples diapositives », « sans consistance », des « objets fantômes ». Le lac que borde la villa Sprok est lui-même un lac artificiel qui a englouti un village, devenu fantôme ; bien sûr, nombre de personnages sont des agents doubles, comme Madame Wlek.

La multiplication des fausses œuvres d’art est présentée comme une « catastrophe », sans autre développement : le problème est néanmoins économique, un des Dupont/d évoquant l’absence de toute valeur des copies substituées. Mais il semble d’abord éthique et philosophique : la question économique n’est que peu abordée par les protagonistes et, surtout , le montage montre, par juxtaposition, toute la valeur donnée à l’authenticité. L’exposition des activités des faussaires par les Dupont/d à la villa prend ainsi la suite immédiate du sauvetage des voyageurs par deux jeunes enfants syldaves, Nouchka et Niko, et de leur chanson louant la beauté de la Syldavie rurale :

L’authenticité du folklore ne fait pas le lit d’un quelconque nationalisme : la coopération, internationale, du reporter et des jeunes enfants, plus tard secondés par la Castafiore, empêche un tel chauvinisme. La question est bien plutôt celle du simulacre qui noie l’authenticité, comme le lac artificiel a noyé le village syldave. C’est alors Tintin qui, grâce au sous-marin mis au point par Tournesol, entre dans ces profondeurs.

Le simulacre n’est pas forcément négatif, quand il s’agit de combattre les méchants : le sous-marin imite un requin, quand le pauvre Wagner, pianiste de la Castafiore, se déguise en Tintin pour permettre à ce dernier d’égarer des ennemis. Que l’attention des espions soit trompée par des silhouettes en carton à l’image des héros, mus par les Dupond/t, n’est pas un hasard… Les hologrammes qui accueillent les personnages à leur arrivée dans la villa trompent mal la soif légendaire du capitaine : ils jouent des tours anodins, mais restent « sans consistance », et donc sans danger.

Le simulacre peut donc être utilisé, mais il ne doit pas constituer un but, comme pour Rastapopoulos ; in fine, le but du milliardaire est d’être le seul à pouvoir jouir de l’authenticité des tableaux de maîtres. Mais cette jouissance semble illusoire : Tintin passe devant la réserve des œuvres, entreposées sans ménagement dans une grotte sous-marine : le simulacre semble alors atteint, dans cette antre platonicienne. L’authenticité de l’œuvre d’art ne peut être présente que dans le cadre du partage des danses et des chants syldaves, ou, pour parler plus justement, la possibilité de parler à visage découvert. Ce n’est donc pas un hasard si Rastapopoulos répond au doux pseudonyme de Grand Requin — qui donne donc son génitif au titre du film — et s’il enregistre sa voix pour transmettre ses instructions. Il ne peut opérer que caché, dans un village sous-marin fantomatique transformé en repaire de haute technologie. Le vrai village, lui, a été transporté plus loin. Il est à cet égard emblématique que la Castafiore, à qui on demande ses papiers d’identité, puisse répondre : les voilà ! en entonnant le célèbre chant des bijoux. La véritable identité ne s’usurpe pas.

Le but ultime de Rastapopoulos n’est donc pas la contemplation esthétique, mais plutôt la multiplication de faux. La stratégie rappelle les tentatives de sabordage économique de la seconde guerre mondiale : la fausse monnaie chassant la bonne, le faux-monnayage entraîne une dévaluation généralisée. Rastapopoulos cherche, de son côté, à faire du monde un simulacre. Il est alors particulièrement ironique de voir que c’est le dérèglement de la photocopieuse en relief qui met fin à ses agissements : le simulacre l’a rattrapé.

L’anéantissement du village fantôme à la fin du Lac aux requins redonne toute son authenticité au petit village syldave, qui n’a plus à se méfier des contrefaçons. Il reste étonnant de constater que l’essor des imprimantes 3D n’amène aucune crainte sur la sérialisation d’objets, et notamment d’objets artistiques : la reproductibilité est entrée dans nos mœurs. Au contraire, les fablabs accueillant ces nouvelles imprimantes sont souvent présentées comme un nouvel artisanat : les imprimeurs sont les continuateurs de Tryphon, plus que les épigones de Rastapopoulos. L’imprimante 3D réelle ouvre un possible non envisagé par Tintin : celui du partage authentique.

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