Simone

Ma chère amie,

J’ai pu voir, hier soir, une scène bien étrange qu’il faut que je te raconte. Figure-toi qu’alors que je rentrais rue de la Gaîté retrouver ma tendre moitié, je longeai le cimetière Montparnasse. Mon attention fut brusquement retenue par une agitation que je devinai près du portail ; curieuse, je me dis qu’un petit détour ne me ferait pas de mal, le médecin me conseillant toujours les longues promenades boisées.À peine avais-je franchi le portail que le bruit déjà entendu s’accentuait ; j’en cherchai l’origine, que je trouvais rapidement, en jetant un regard sur ma droite. Qu’elle ne fut pas ma surprise quand je vis tout un groupe de personnes vêtues de noir ! Elles s’agitaient autour d’une tombe : je voulus en savoir plus. Je les vis qui se redressaient : elles paraissaient préférer la discrétion. Je fis mine d’aller dans une allée perpendiculaire, droit devant moi ; parvenue hors de leurs regards, je me faufilai entre deux tombes, puis avançai jusqu’à parvenir à les observer. Cachée derrière un mausolée, je pouvoir voir sans être vue, et j’observai.

Tu sais à quel point j’aime à me promener dans les cimetières ; j’apprécie toujours le calme qui y règne, et on y tombe toujours sur des saynètes, parfois poignantes, parfois amusantes. J’évite, par discrétion, les cérémonies des familles aux membres trop rares ; mais il m’arrive, quand la foule s’y prête, de m’y mêler, et de participer à une douleur qui n’est pas la mienne. Quel soulagement de pleurer des gens que l’on ne connaît pas ! Cela nourrit bien ma mélancolie, souvent trop vive, comme tu le sais. Et quelquefois, que ne voit-on pas dans les cimetières ! Un pot de fleur admiré se trouve voyageur, quelque visiteur, comme moi, sourit devant un souvenir trop naïf ! La triste minéralité de ces lieux m’apaise, comme le parcours parmi ces anonymes maintenant égaux.

Derrière un monument des plus ambitieux, je scrutai l’obscurité déjà naissante. Je les revis ! Les silhouettes s’agitaient devant une tombe : je reconnus, avec stupeur, celle de Simone de Beauvoir. Mais que pouvaient-elles faire ? La nuit tombait, le cimetière allait fermer ; le gardien fit sonner la cloche, et je m’aperçus qu’il entamait sa ronde. Que faire?

Je scrutai attentivement les silhouettes, recherchant dans leurs agitations une quelconque réponse. Allaient-elles partir, mises en fuite par le gardien ? Celui-ci s’approchant les dispersa. Je les devinai, cachées derrière la tombe : tout resta silencieux au passage de l’Argus. Et moi ? Que devais-je décider ? Le gardien semblait proche ; prise d’une impulsion subite, je me jetai sur le sol et retins mon souffle. Le crissement des graviers sembla de plus en plus proche, puis s’éloigna ; j’entendis au loin le choc du portail que l’on refermait. Me voici prête pour une nuit au cimetière !

Le gardien parti, je me redressai aussi doucement que je le pus, et repris mon poste de vigie. Les silhouettes ne m’avaient pas attendue : je les vis reprendre leurs mouvements, et j’aperçus, comme un éclair, l’éclat d’une pelle !

Mais de quoi pouvait-il s’agir ? De plus en plus curieuse, je me tendis sur la pointe de mes pieds, et vis la scène suivante. Les silhouettes avaient, munies de cordes, dégagées la pierre garante du repos éternel, et elles creusaient ! Je retins mon souffle, effarée d’une telle profanation. Qui pouvait vouloir déterrer Simone de Beauvoir ? Quel noir dessein mouvaient ces personnes ? Quels méfaits se trouvaient-elles sur le point de commettre ? Une fois que je pus rassembler mes forces, morte d’angoisse, je repris mon poste : elles avaient agi rapidement et, déjà, en travers d’un trou béant, se trouvait le cercueil.

Je ne pus supporter un tel spectacle : je défaillis, et je perdis connaissance quelques instants. Quand je revins à moi, une nouvelle vision d’horreur m’attendait : le couvercle du cercueil, posé devant la tombe, laissait entrevoir un corps affreusement décomposé. Les silhouettes, toujours actives, se maintenaient au-dessus ; je crus voir un générateur électrique à manivelle, dont je reconnus bientôt l’affreux cri strident. Des étincelles s’en dégageaient, une étouffante odeur de brûlé se propagea ; je crus suffoquer. Mais, plus étonnée que jamais, je n’écartai que le moins possible, pour assourdir quelques toux irrépressibles, mes yeux du manège qui se déroulait devant moi.

Et là, un arc électrique éclaira la nuit : un fer à souder commençait ses manœuvres ! J’entrevoyais des visages blêmes, concentrés, que je ne pus identifier, quand soudain ! tout sembla se suspendre ; les silhouettes s’écartèrent, et je vis, dressée dans son cercueil, Simone de Beauvoir !

Dieu merci, elles n’ont pas ressuscité Sartre !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s