Voyage au bout de Renan

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais plus rien à dire, maintenant que j’étais triste. Rien. C’est Marcellin Berthelot qui m’a fait parler. Marcellin, un étudiant, un savant lui aussi, un camarade. On s’était croisé à la pension Crouzet, puis plus lâchés ensuite. Un chimiste, un bon dieu en chambre, comme ils disent ! On se rencontre donc à la pension Crouzet. C’était après le dîner. On se met dans ma chambre, j’ai un poêle. Il veut me causer. Je l’écoute. « Restons pas ici ! qu’il me dit. Faut qu’on fasse la science ! » Alors je me dis, on va la faire ensemble. Voilà. « Cette bicoque, qu’il commence, c’est pour les tâcherons ! Viens par ici ! » Alors, on remarque qu’ils sont tous gâtés, les gamins de la pension, à cause de leurs parents ; faut tout leur faire, tout. Quand ils sont mauvais, pareil, faut qu’ils pensent être des bons ; c’est lui même, qui m’avait dit : « Les gamins du quartier latin, ils vous font des ronds de manche et de l’épate, mais dès qu’il faut faire la science, il n’y a plus personne ; la preuve, c’est qu’ils sont dans les amphis à se pavaner, et on trouve personne dans les labos. C’est ainsi ! Siècle de rhétorique ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder chauffer notre petite chaudière. Après la conversation est revenue sur la science qu’on voulait inaugurer, justement ce matin-là, en exposant ce qu’on avait à dire ; et puis, de fil en aiguille, sur le temps, qu’on pensait que c’était le grand faiseur. « Tiens, voilà le grand maître, le temps ! » qu’il me taquine Marcellin Berthelot, à ce propos. « Y a bien que toi pour croire que l’histoire fait tout ! – Elle en a bien besoin, l’histoire, vu que tout bouge ! » que j’ai répondu, moi, pour montrer que j’étais documenté, et sur les temps des origines et du tac au tac. Faut dire que je veux en faire mon métier, moi, pas me retrouver dans un labo de cave comme notre copain Claude qu’en est malade, avec ses grands chevaux qui écument et ses petits chiens qu’il découpe. Et du tac au tac, je lui réponds ! « Le temps, c’est le cœfficient éternel ! Tout bouge, tout coule ! Et nous avec ! »

– Si donc ! bien sûr qu’on ne tangue pas ! On fait la science, et puis c’est tout ! qu’il insistait. Y a que toi pour croire qu’on va être des anges, ou qu’on va faire un Dieu scientifique ! L’histoire, c’est la poussière et des cabinets avec des vieux Messieurs qui portent des redingotes. Et voilà qu’il m’engueule, que je fais de la science idéale et lui de la science positive, jamais on pourra vérifier ce que je raconte. Je me suis pas laissé faire, hein !

– C’est pas vrai ! La science positive, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement des types dans des laboratoires qui coupent des pancréas et jouent avec l’électricité ! Des gars qui ont tout essayé et qui tentent encore, des gars comme moi, qui restent croupis, ramassés dans leurs placards et sous leurs combles, qui mettent les mains dans des limaçons et qui fouillent dans les archives ! Ils récupèrent toutes ces choses venues du monde entier, mais il faut aller plus loin, repousser les limites de la connaissance, toucher la science, voir la vérité ! Y a la science idéale, c’est la vraie science !
– Ernest, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, on n’y arrivera pas, pas nous, peut-être même pas ceux qui viendront après nous. Faut qu’on puisse faire marcher tout ça, sans trop rêver.
– T’as raison, Marcellin, pour ça t’as raison ! On est trop couillons. Y a pas à dire, à gratter comme ça dans la pauvreté et à faire trimer les ânes, on se fait avoir ! Jamais on pourra voir la science en face. Mais ne changeons pas ! Il faut qu’on reste tous les deux, peut-être bien pauvres, mais à turbiner comme ça, pour que ce soient les choses qui bougent. La science, on en crèvera, mais on la fera ! On changera pas d’avis là-dessus, parce que même si c’est un rêve, il en vaut la peine. Soldats gratuits, ouvriers d’un édifice qui dure depuis des siècles, on va pourrir à la faire, la science, et on aura à peine nos molécules dans le résultat final mais on luttera !… Et y aura des monographies plein les bibliothèques, et des livres et des articles tant que t’en voudras, mais on continuera. C’est la foi !… Quand on n’en peut plus, elle est encore là, à nous faire croire et à attiser l’envie d’y croire, et de faire la science, et de scientifiser le monde ! C’est ça qui nous possède ! Quand on veut plus, elle revient… On l’a toujours qui rôde, avec les vieux espoirs et les rêves de nos parents ! C’est pas une vie…
– On fera la science, Ernest !
– Marcellin, la science c’est l’infini mis à la portée des érudits et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.

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