DAVIDLYNCH.COM, l’étrange théâtre multimédia de David Lynch (2002-2007)

Au début des années 2000, David Lynch, lassé par les contraintes qu’impose le monde du cinéma et de la télévision, s’intéresse aux mutations du web et met en place un site personnel dans lequel il donne libre court à sa créativité. Cette expérience est provisoire mais s’avèrera extrêmement fertile : on peut en mesurer l’empreinte jusque dans la nouvelle saison de Twin Peaks que diffuse actuellement Showtime aux États-Unis.

En 1992, Twin Peaks : Fire Walk With Me, prequel de la célèbre saga télévisée, est présenté à Cannes ; en 2017, Showtime ravive la série pour un nouveau tour de piste. Durant cet intervalle de vingt-cinq ans, les fans de l’agent Dale Cooper auront vaillamment entretenu leur passion pour cette intrigue policière hors normes, comme en témoignent les innombrables festivals, pétitions, spectacles et autres ouvrages dédiés à Twin Peaks. Longtemps disponible uniquement en VHS, la série a ces dernières années connu les faveurs du transfert en haute définition, et les spectateurs avides d’images nouvelles ont même pu découvrir en 2014 les Missing Pieces, ces quatre-vingt-dix minutes inédites issues du long-métrage.

Entre les doutes, les rumeurs puis la confirmation inespérée d’une troisième saison, les passionnés de Twin Peaks ont donc connu un quart de siècle particulièrement mouvementé. Mais dans l’esprit de nombreux fans, l’hypothèse d’un retour de la série n’a jamais paru aussi tangible qu’en ce jour de 2002, durant lequel Laura Palmer, l’icône tragique de Twin Peaks, connaît un soubresaut inattendu : au gré d’une manipulation relativement complexe sur le site officiel de David Lynch, il est alors possible de débloquer l’accès à une vidéo qui fait battre le cœur de quelques milliers de privilégiés.

On y voit pendant quatre minutes un plan fixe de Laura Palmer sur fond écarlate, issu de Fire Walk With Me. Un zoom très lent nous rapproche du visage de la jeune femme, tandis qu’apparaissent les phrases « What does she see ? », puis « What does she hear ? ». « Que voit-elle », « qu’entend-elle » : les sens de l’héroïne spectrale seraient toujours en éveil à l’heure de la révolution numérique. Les spectateurs de ce petit film veulent y voir un indice majeur : si le maestro lui-même revient vers sa création, c’est qu’il n’a pas tout à fait fini d’en raconter l’histoire. D’ailleurs, David Lynch n’a jamais nié depuis l’arrêt de la série que Laura Palmer occupe toujours ses pensées.

Dès lors, plusieurs questions s’imposent : pourquoi cette vidéo était-elle dissimulée dans les replis d’un site officiel, et pourquoi en a-t-on gardé si peu de traces ? Pour y répondre, il faut avoir tapé entre 2002 et 2006 l’adresse « davidlynch.com » dans son navigateur. Ce geste a priori anodin offre à l’époque un accès vers une expérience tout à fait particulière : derrière cette sobre URL se cache un espace entièrement conçu par le réalisateur et quelques techniciens, en toute indépendance. Les adhérents peuvent alors s’engouffrer dans un étonnant labyrinthe numérique, très éloigné de l’expérience que proposent les pages web de l’époque : la navigation prend la forme d’un jeu de piste, et les premières heures d’utilisation s’effectuent souvent à tâtons, sans que l’on comprenne toujours où vont nous mener nos clics. La curiosité est cependant récompensée : vidéos inédites, jeux interactifs, galeries de peintures, webséries, salons de conversations, émission radiophonique ne sont que quelques-unes des nombreuses surprises offertes par davidlynch.com.

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Menu principal du site davidlynch.com

Le site, porté par la technologie Flash, est sobre et élégant : l’interface reprend les codes de couleur de l’iconographie peaksienne (noir et blanc, avec des pointes de rouge), la transition d’une page à l’autre s’effectue en douceur par des fondus au noir, et chaque action est ponctuée par un petit clip sonore. En trame de fond résonnent des bruits d’électricité, de bips informatiques, de tapotis sur des claviers. L’immersion dans l’univers de David Lynch a rarement semblé aussi totale.

Et c’est bien là l’intention du réalisateur : selon lui, au début des années 2000, Internet constitue le nouveau refuge des artistes en mal de liberté. À l’époque, il vient de présenter à la chaîne ABC, qui avait déjà diffusé Twin Peaks¸ le pilote d’une nouvelle série, intitulée Mulholland Dr. Hélas, cette intrigue policière, qui ravive le Los Angeles des grandes heures du film noir, ne convainc pas les responsables, et le projet est abandonné. C’est un échec de trop pour David Lynch qui depuis plus de vingt ans, malgré sa grande renommée, n’a cessé de naviguer avec difficulté dans les tuyaux de la production audiovisuelle traditionnelle. Durant cette période de réflexion (qui le conduira parallèlement à convertir son pilote en long-métrage, avec le succès que l’on sait), il s’intéresse au numérique : il a déjà déposé le nom de domaine davidlynch.com au milieu des années quatre-vingt-dix, mais la technologie ne lui paraît alors pas assez performante pour se lancer dans l’aventure. En janvier 1999, il se sent prêt : avec son collaborateur Eric Bassett, qui l’assistera notamment sur des questions d’implantation, il commence à mettre en place l’architecture du site, et se forme avec bonheur à des logiciels dont il admire la puissance : Flash, Photoshop, After Effect, etc. Utilisateur Mac, il décide d’implanter ses vidéos au format QuickTime.

La première websérie que David Lynch conçoit avec ce nouveau bagage est un dessin animé, Dumbland — « une série crue, stupide, violente et absurde », prévient-il sur une page de présentation. Illustré sur Flash en noir sur fond blanc, ce portrait d’une famille américaine ultra-dysfonctionnelle, menée par un père qui ferait passer Homer Simpson pour un prix Nobel, permet au réalisateur d’explorer sans entraves une veine agressive et frénétique, tout en renouant avec l’animation qu’il pratiquait durant ses études, et en travaillant de près le son, l’une de ses autres grandes passions. Vient ensuite Rabbits, sorte de parodie malade des clichés de la sitcom croisée avec Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais. On y voit en plan fixe trois lapins humanoïdes, dont deux femelles incarnées par Naomi Watts et Laura Harring, héroïnes de Mulholland Drive, uniquement identifiables à leur voix. Ils occupent un salon rétro et prononcent à tour de rôle des phrases sibyllines. Les éclats de rire ou les applaudissements incompréhensibles d’une audience invisible ponctuent régulièrement ces répliques. L’ambiance est cependant tout sauf joyeuse : des pas derrière la porte, une entité menaçante terrifient ces lapins… Ensuite aurait dû voir le jour la série Axxon N., très tôt annoncée (et largement écrite, d’après Lynch), mais finalement abandonnée ; il y est cependant fait allusion dans le film Inland Empire, dernier long-métrage en date de David Lynch. Outre ces webséries, des dizaines d’autres projets vidéo voient le jour (citons des titres tels que Bananas, The Pig Walks ou Out Yonder), ainsi, entre autres easter eggs, que la fameuse vidéo de Laura Palmer, consultable au prix de plusieurs manipulations secrètes dont le détail est explicité dans cet article.

Mais l’envergure du projet a un prix : davidlynch.com se dédouble ainsi en une compagnie de production et de distribution de DVD et de produits dérivés, et la section «boutique» du site est ouverte à tous. En revanche, les adhérents doivent débourser 9,97 $ mensuels pour profiter des autres services. David Lynch a bien songé à d’autres modèles économiques, mais il tient d’une part à ne dépendre d’aucune invasion publicitaire ; et il mesure d’autre part l’intérêt de ne s’adresser qu’aux plus résolus de ses admirateurs.

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La boutique de davidlynch.com

Car le réalisateur, outre le pari de l’indépendance artistique, a un autre projet :  bâtir une communauté. davidlynch.com propose en effet une section dédiée aux membres assez élaborée : chaque adhérent possède son profil public, qu’il peut agrémenter d’informations personnelles et de photographies ; et un salon de discussion à deux fenêtres, les X et Y Room, permet à tout le monde de faire connaissance. Ultime privilège de cette chatroom : elle accueille régulièrement David Lynch lui-même, seul utilisateur de cet espace en noir et blanc dont le nom et les messages apparaissent en rouge (et en lettres capitales). Le maître des lieux y répond aux questions, plaisante, salue les nouveaux venus et raconte ses activités du moment, des plus importantes aux plus (apparemment) triviales, tel que l’achat d’une lampe ou de tel matériau dont on guettera l’apparition dans une prochaine création. Quelques invités prestigieux se joignent parfois à la conversation, tel son voisin Kyle MacLachlan ; d’autres célébrités se fondent dans la masse des milliers de membres du site, tels Justin Theroux ou Eli Roth. Parmi les autres exemples d’interactions possibles, David Lynch répond en vidéo aux questions qui lui ont été adressées par ses fans, tandis que sa fille, la réalisatrice Jennifer Lynch, tient un podcast intitulé ODDIO durant lequel elle discute avec les membres. Cet aspect fédérateur se consolide jusqu’à la mise en place d’un musée virtuel en pseudo-3D permettant d’exposer les œuvres des membres du site. Les courts-métrages sont également les bienvenus.

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Page d’accueil d’ODDIO, le podcast de Jennifer Lynch

Malheureusement, l’initiative ne dure qu’un temps : après une période d’activité assez intense entre 2002 et 2004, l’énergie se dissipe, et David Lynch se fait lui-même de plus en plus rare. L’évolution d’Internet confirme ses propres intuitions, tout en accélérant l’obsolescence de son site : désormais, les internautes se rencontrent sur MySpace, exposent leurs créations visuelles sur DeviantArt, leurs vidéos sur YouTube. L’avènement du haut débit, l’assouplissement des supports technologiques démocratisent en 2005 des usages encore difficiles d’accès quelques années plus tôt, lorsque davidlynch.com ouvrait ses portes, et le réalisateur admet volontiers que cette évolution du web, certes positive, a affaibli son projet.

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David Lynch acte la fin de davidlynch.com en 2007

Les documentaires Lynch (One) et Lynch (Two), préludes au récent David Lynch : The Art Life de Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes, saisissent les dernières heures de davidlynch.com et la transition vers le chantier suivant : le tournage de son long-métrage, Inland Empire, fruit des connaissances en technologies numériques acquises au fil des dernières années, preuve aussi que le réalisateur ne souhaite décidément plus transiger pour créer. Ce nouveau départ cinématographique signe implicitement l’arrêt du site tel qu’on le connaissait : cet étonnant laboratoire d’un film en gestation est par la suite devenu une stricte plateforme de vente, avant de disparaître, cédant la place aux pages officielles des réseaux sociaux. Toujours est-il que depuis, les grandes œuvres de David Lynch, Inland Empire puis Twin Peaks (2017), se placent aisément parmi les réalisations les plus audacieuses de sa filmographie.

Jérémy Chateau

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Une réflexion sur “DAVIDLYNCH.COM, l’étrange théâtre multimédia de David Lynch (2002-2007)

  1. Ping : Trois degrés d’existence de plus: le réel chez Lynch – ex cursus

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