De ces quelques envies d’Amok

La question de la violence laisse toujours le goût d’un non-dit ; elle reste définitivement illégitime, tant qu’on cause de politique par l’action à la Ravaichol ou d’attentat. Mais les représentations de la violence semblent, elles, parfaitement acceptées : la violence est l’apanage du masculin guerrier, les hommes qui vont à la guerre ou à la chasse et peuvent déverser le sang, eux pour qui ils ne coulent pas menstruellement.

Rapprocher masculinité et violence, au moins pour ce qui concerne les représentations du monde occidental, est maintenant relativement admis : on sait que les hommes sont violents, en ce qu’ils tuent, violent, agressent. Mais les femmes ?

Les femmes semblent apparemment, dans un tel système de représentations genrées, totalement exclues de la violence. Est-ce si sûr ? L’exposition Présumées coupables des Archives nationales rappelait récemment les quelques crimes féminins : pétrôleuses de la Commune, collaboratrices horizontales, sorcellerie, infanticides, empoisonneuses. Des crimes de femmes, commis sur les proches et sourdement (sauf en ce qui concerne les pétrôleuses, fantasme né du contexte très particulier de la Commune). De la violence in fine peu violente, car à distance : le crime au féminin s’éloignerait des représentations virilistes de la violence masculine. Est-ce tout dire ? Évidemment que non : c’est oublier les crimes imaginaires.

Si les crimes féminins sont statistiquement très en-deça des crimes masculins, restent les fantasmes de ces Messieurs : la femme criminelle est séduisante, femme fatale, veuve noire. C’est ce que montrent les représentations les plus courantes de la culture populaire et de la culture savante, qu’elles soient antiques, modernes ou postmodernes : finalement, une femme violente, c’est sexy. Qu’elle soit Amazone, Cassandre ou Wonder Woman (voir ici ou iciici), ce qui compte, dans la figure de la femme violente, c’est qu’elle baise, ou qu’elle en donne envie. La femme violente se trouve ainsi pensée comme un fantasme masculin — quoi de plus pratique, pour ôter aux femmes toute possibilité d’action directe ? Les représentations des femmes violentes jouent en fait du système genré : elles sont bandantes parce qu’ultra féminines, parce que munies d’attributs masculins.

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Mais ce petit « trouble dans le genre » n’en est pas un : si voir des femmes badass peut insuffler le vague espoir d’un empowerment — toujours individualiste, toujours libéral — il n’est ni féminin, ni féministe, ni émancipateur : il est le petit frisson d’une dichotomie effleurée pour être mieux rappelée. Car le stéréotype de la femme armée est toujours celui d’une femme sexualisée : soit par sa virginité (Jeanne d’Arc, Cassandre, Diane, Athéna), soit par son hyper-sexualité complaisante. À ce titre, même le genre du Rape and Revenge, qui pourrait se revendiquer féministe, est un leurre : il débute bien souvent par le viol et les horribles mutilations, complaisamment décrites/illustrées/filmées, et c’est ensuite la colère de la femme ainsi meurtrie qui sera suivie et pourchassée. Autrement dit : il faut du viol sexy et une réaction sexy. Parce que le plus souvent, une femme violée ne doit pas seulement être violée : elle doit réagir comme un homme pense qu’il le ferait. Si le Rape and Revenge a ainsi du succès chez beaucoup d’hommes, les explications en sont simples : il est viriliste, armé, violent, et sexy. Lui non plus ne remet rien en question : si c’était le cas, le taux d’homicides commis par des femmes exploserait, et peut-être bien que le viol ne resterait pas impuni. Il reste intéressant de voir que le R&R reste un genre qui met le doigt sur un point essentiel : la peur de la colère des femmes.

C’est cette colère qui fonde le synopsis de Ring, tiré de légendes japonaises ; c’est celle que l’on retrouve dans le R&R. Que montre-t-elle ? Que les hommes savent parfaitement que la colère des femmes est juste ; qu’il faut juste qu’elle se taise.

La plupart des mythologies expliquant la valence différentielle des sexes (voir F. Héritier, Masculin/féminin I et II) font remonter le patriarcat à un matriarcat originel et perdu : les femmes, déraisonnables, auraient été supplantées légitimement par les hommes. Cette explication n’est pas — n’est probablement pas — historique, mais bien diachronique : on retrouve toujours là la justification de l’injustifiable : la hiérarchie des genres — que Françoise Héritier appelle la « valence différentielle des sexes ».

La colère des femmes est bien souvent atténuée voire escamotée dans l’image des femmes guerrières : elle n’est séduisante que quand elle permet une identification masculine ; elle doit sinon être mise à distance et neutralisée, tout en revenant, à l’image de Sadako.

Mais, la violence, pourquoi pas ? Imaginer quelques milices féministes, des femmes armées de fusils de chasse, imperturbables, dans les transports en commun, voilà qui ne répèterait pas bêtement un sexisme millénaire. Les rares envies d’échappée d’une Aileen Wuornos sont apolitiques ; il est peut-être temps d’organiser la colère.

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