Que faire de l’encombrant corps de l’auteur ?

Cette petite épître, Guillaume, pour reprendre, comme tu m’y invites, la manette ; parce que l’auteur, comme l’œuvre, on ne peut espérer s’en débarrasser aisément. Nous partageons, il me semble, la même méfiance à l’égard de l’auteur, pris dans un sens romantique ; mais cet auteur, il est bien là, si ce n’est pour nous, du moins pour ses fans. Je te suis sans souci, quand il s’agit de voir dans l’auteur ou l’œuvre des fictions : mais l’un comme l’autre existent ; nous vivons de ce consensus, que ce soit en tant que critiques, ou lorsque nous achetons un billet de cinéma, parce que nous aimons un réalisateur ou une réalisatrice.

Oui, les contresens peuvent être, comme tu le dis, terribles, sans connaissance de l’auteur: mais enfin, nous ne connaissons pas vraiment ni Moïse, ni Job, ni  Paul, ni Chrétien de Troyes, et c’est certainement sur d’innombrables contresens que s’est bâtie l’Église (qui m’importe assez peu), et toute la théorie de la lecture allégorique (que j’apprécie bien plus). Tout est fécond, excepté le bon sens, trouve-t-on chez le bon Renan, qui aime, avant Eco, à étudier les erreurs et les faussetés de notre pauvre humanité. Les contresens, nous avons toujours dû nous en accommoder : continuons. L’histoire de l’exégèse, que nous appelons aujourd’hui critique, pourrait se trouver dans cette recherche du sens de l’œuvre ou, plus modestement aujourd’hui (nous savons que nous sommes, le plus souvent, dupes) ; comment éviter ces contresens ? Ils reposent, encore et toujours, sur l’idée d’un auteur, et de son auctoritas, et d’une œuvre, souvent capitale. Sortez l’auteur, il revient par la fenêtre : on ne se passe pas de cette fiction. rubriqueabrac_t2_8419Tu as raison de demander à partir de quel seuil on atteint, à partir de fragments, une œuvre ; tu rattaches ce statut à la qualité finale, ce qui me semble problématique — mais pourquoi pas. Les « post-its » de Pascal sont un bel exemple de ce statut de l’œuvre : nous n’aurons jamais L’Apologie de la religion chrétienne, et c’est très certainement heureux, l’ouvrage aurait été probablement bien moins intéressant. Je ne sais pas à quel moment un texte fait œuvre – une fois édité ? lu ? C’est certainement la prise en compte de l’édition qui fait œuvre pour la plupart des gens – on tient au papier. Le critère ne me semble évidemment pas suffisant : il est bien trop aléatoire, on redécouvre des textes extraordinaires, et on a publié d’incroyables bouses. Faut-il pour autant se passer de l’œuvre, et donc implicitement, de l’auteur ? Tu y invites, en disant pouvoir te passer de l’auteur, et de ce que désigne cette notion. Nous ne pouvons pas ne pas nous interroger sur ce qu’est un auteur, et ce qu’est une œuvre : il nous faut savoir de quoi nous parlons. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, tu le sais trop bien ; je crois que ce sont les objets d’études qui définissent les différents champs des sciences, et que les connaître, ou du moins les délimiter, permet de savoir ce que nous faisons : c’est là une des conditions du sérieux de nos activités. Savoir que nous naviguons sur des fictions, « conjectures probables », comme le dit Renan, ne me pose pas de problème : mais il faut continuer à chercher, et à toujours affiner, questionner, bousculer ces notions, qui renouvellent notre travail. D’œuvre, donc, nous devons parler ; mais il me semble que derrière l’œuvre, il ne faut cesser de chercher le chef-d’œuvre. Je me rends compte, par mes discussions avec Jérémy, que ce ne sont pas tant les questions posées par tel ou tel roman, jeu, film, qui m’intéressent, mais de voir l’œuvre d’un auteur en évolution. Des œuvres de jeunesse aux fragments de maturité, ce sont peut-être dans l’œuvre en évolution les traces de l’auteur apparaissant qui m’interrogent et, parfois, me bouleversent ; je ne sais plus, en fait, détacher l’œuvre de l’auteur depuis longtemps. Mais c’est que je vois, derrière l’auteur, compris comme la fiction de la personne que j’imagine, moi, derrière, l’œuvre, c’est l’œuvre en mouvement, humaine, prise dans le temps et le devenir. Je ne vois d’autre œuvre qu’historique, et donc soumise à contresens : il faut imaginer Sisyphe artiste.

 

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2 réflexions sur “Que faire de l’encombrant corps de l’auteur ?

  1. Ping : Tout est possible, même l’auteur – ex cursus

  2. Ping : De ce que les jeux vidéo apportent à la littérature – ex cursus

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