D’auteur et d’humilité dans les sciences

Les réflexions menées ces derniers jours sur l’auctorialité dans le jeu vidéo m’ont conduite à questionner plus largement le statut de l’auteur, mort ou pas. Des retours – pas si nombreux, quand on écarte les demandes d’éclaircissements – et réactions qui ont été laissés sur ma page, j’ai pu me rendre compte qu’il fallait toujours plus d’humilité quand, malgré toutes mes volontés de clarté, on me prête l’inverse de ce que j’ai voulu dire.

La co-auctorialité avait pu me sembler tentante : elle m’apparaît maintenant dangereuse. Dangereuse, parce que source de grossiers contresens, et de nombreuses  tentations orgueilleuses. Elle m’apparaît globalement inutile, et surtout, elle prête à se placer soi-même comme auteur ; si la fameuse « mort de l’auteur » barthésienne permettait une émancipation du lecteur, il ne s’agit pas de devenir un gamin capricieux, soumettant une œuvre mûrement réfléchie, par un auteur seul ou une équipe, à son bon vouloir. En littérature, études cinématographiques ou game studies, l’humilité, comme en toutes sciences, semble une voie des plus sûres.

La science rend humble ; le travail acharné, souvent anonyme, comme le rappelle Renan, rapidement oublié, pour peu qu’il soit lu, amène peu de résultats, fondus dans une pléthore d’études. Il suffit de s’être promené dans quelques-unes des grandes bibliothèques du monde pour sentir la vanité de toute revendication trop affichée : nous ne sommes rien, nous écrivons pour rien, nous ne savons rien, ou si peu.

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Présupposer une co-auctorialité du lecteur, spectateur ou joueur, c’est présupposer que la lecture, le jeu ou le visionnage d’un film, éventuellement suivi de discussions ou réflexions, serait équivalent à la production d’une œuvre : c’est un véritable scandale. Si la consommation d’œuvres impliques une coopération (Eco), une participation ou une interaction, il ne peut s’agit en aucun cas d’une co-création, que suppose une co-auctorialité : chacun devrait, je pense, savoir rester à sa place.

Vouloir situer le lecteur ou le joueur au niveau de l’auteur, c’est en en effet se placer soi-même, en tant que critique, au même niveau que l’auteur. Rappelons cette simple évidence : si l’on était auteur, on n’aurait pas besoin de travailler sur les œuvres des autres ; on produirait soi-même ces œuvres que l’on aime étudier.

Penser qu’analyser une œuvre revient à fournir un travail équivalent, quantitativement comme qualitativement, au développement d’un jeu par une grosse équipe, ou au ciselage des phrases gueulées d’un Flaubert : restons sérieux.

Ces simples vérités rappelées, nous pouvons nous souvenir que plus que jamais il s’agit, en sciences, de s’inscrire dans une communauté de travailleurs : nous écrivons pour être lus utilement par nos collègues. Les effets de manche et de grandiloquence ne sont pas alors simplement inutiles, ils sont néfastes, en gaspillant le temps de collègues déjà surchargés de travail, et en décrédibilisant le travail de toute une communauté. Ils sont de plus un mauvais service que l’on se rend à soi-même : l’humilité se gagne par les échecs, les recherches tâcheronnes et les nuits blanches. Beaucoup chercher et peu trouver fonde le quotidien des travailleurs de la science ; claironner à la moindre vibration de sens manifeste juste l’inexpérience et le manque de sérieux.

Restons donc humbles : c’est le meilleur moyen d’être scientifiques, de se prêter à la vérifiabilité et à la falsifiabilité, et de faire avancer, simplement, le travail.

 

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