D’écrire, et de parler

Quelques échanges en ligne et hors-ligne m’amènent à mettre par écrit des réflexions de longue date. Il m’a longtemps été difficile de comprendre ce qui faisait une relation amicale, ou même les légères conversations que les Anglo-saxons appellent le small talk ; je ne comprenais pas l’intérêt de parler de la météo – il s’agit, en fait, d’éviter de parler de politique. La conversation est un art particulièrement délicat, et la plupart de ses tentatives sont des échecs plus ou moins avoués ; nombre d’entre nous peuvent être convaincus de l’incommunicabilité de toute chose devant ces périls renouvelés. La conscience des biais sexistes, comme le manterrupting, l’identification assez claire de ce qui fait une mauvaise conversation – celle où l’on n’échange pas, mais où il s’agit de dominer son interlocuteur – ou l’attention que j’aime porter aux dialogues littéraires peuvent rendre intimidante l’entrée en conversation – comme son entretien.

Une belle conversation, écrite ou orale, me semble agréable comme un bon roman : elle manifeste souvent un bien-écrire qui, en sciences comme en littérature, est souvent lié à l’humilité du locuteur : personne n’aime être pris de haut. La conversation repose en fait sur les mêmes principes que l’écriture, fictive ou non, parce que j’entends l’écriture comme un dialogue avec une personne – virtuelle, informelle : si j’écris en pensant à quelqu’un de précis, cette personne finit toujours par s’estomper pour devenir irréelle, et laisser place à tous les lecteurs possibles. L’écriture est, dans l’idéal, un moyen de communication : elle peut être aride, sèche ou technique, mais elle vise à communiquer – des informations, le plus souvent, des émotions ou des émois esthétiques. L’autotélisme métatextuel des œuvres, que l’on nous apprend à repérer dans les classes de littéraires, m’intéresse peu : il nous montre en effet que l’auteur parle de lui bien plus qu’il ne nous parle. Son égotisme, s’il n’est partagé que comme un égoïsme, m’ennuie.

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J’ai l’habitude de refuser certains auteurs, de me braquer à leur lecture, comme certaines personnes m’agacent dans leur conversation ; c’est en général parce que je ne trouve pas, dans ce que je pense devoir être un échange, ma place. Les marques stylistiques qui appellent à regarder l’auteur – et non plus son œuvre –, les tours de force, les blagues trop appuyées (regardez comme je suis drôle), les structures trop alambiquées (regardez comme je suis fort), les concepts trop grands (regardez comme je suis intelligent) me fatiguent. Les annonces de plan scolaires (dans un premier temps, nous verrons…) sont un peu du même acabit : elles nous rappellent que nous lisons (corrigeons !) un devoir, que l’élève fait l’élève, plutôt que d’entrer dans le jeu (certes forcé) de la conversation. Les phrases trop longues (que je commets bien trop souvent) me font la même impression : quand suis-je censée respirer ? Pouvoir faire une pause ? J’apprécie ainsi qu’un temps, presque corporel ou physiologique, me soit laissé.

La simplicité est un autre problème : je sens souvent, quand je lis un texte que je trouve trop complexe, que l’auteur cherche à m’impressionner. Je peux m’en amuser : c’est le cas en lisant Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas de David Foster Wallace, véritable morceau bravache. Les intrusions d’auteur dans les romans picaresques ne me gênent pas plus : je m’amuse avec Scarron du pommeau de la selle. Tout est, finalement, question de dosage et de maîtrise : c’est parce qu’ils le font bien qu’ils peuvent se le permettre – tout comme une excellente dissertation en deux parties aura une note excellente.

Le difficile, c’est d’être excellent ; et je conseille toujours à mes étudiant·e·s la simplicité. Simplicité syntaxique, mais aussi de ton : c’est la première exigence scientifique, que je rappelais ici. Se lancer dans de grands effets de manche est une entreprise risquée : on voit l’orgueil de Wallace, mais on lui pardonne de cabotiner. On ne le fera pas si le résultat est bancal.

La conversation est un art plus difficile encore que l’écriture : impossible de rembobiner ou de réécrire ; le premier jet doit être le bon, et beaucoup d’auteurs, à commencer par Rousseau, se plaignent de leur esprit d’escalier. Il suppose en outre que l’interlocuteur vous fait face : il a alors son mot à dire – et peut le dire. La conversation implique ainsi de prendre en compte d’autres paramètres, tels la distance marquant une irruption dans la bulle d’intimité d’une personne, sa mauvaise haleine ou son débit de parole. Les gens qui parlent trop vite ou trop fort me fatiguent (et je ne suis pas exempte de ces défauts), comme ceux qui font de nombreuses pauses en pleines phrases : j’attends la suite, je reste suspendue, j’essaie de la deviner, et cette attention forcée finit par m’agacer. Les réitérations fréquentes des pronoms toniques (Moi, je…) sont des rappels constants de la présence de votre interlocuteur : eux aussi réclament une attention que l’on n’a pas toujours envie de donner.

Mais ces petits écueils me semblent peu de choses à côté de certaines stratégies discursives qui confinent, par moments, à l’agression. Ainsi de l’interruption (le coupage de parole), bien plus genré qu’on ne le pense : celui-ci n’est accordé que dans des cas de hiérarchie – votre N + 1 a le droit de vous interrompre, et vous l’avez parfaitement intégré. Il en est de même des arguments rhétoriques fallacieux, comme quand votre argument est réfuté en raison de votre personne (ce qu’on appelle un argument ad hominem) ou subordonné à un tiers devant lequel vous devriez vous taire (l’argument d’autorité). Ce sont là des stratégies de silenciation, pour réduire au silence. Elles sont bien souvent efficaces : les femmes finissent effectivement par moins parler que les hommes.

Au-delà de ces stratégies relativement visibles, c’est tout le travail conversationnel qui peut être évoqué : le choix des sujets (par qui ?) n’est jamais anodin. Le travail conversationnel regroupe tous ces petits moments de conversation vides, qui ont en fait une fonction phatique : ils servent à lancer et à entretenir la conversation. Ils sont là pour maintenir la conversation, et la faire évoluer. Ce sont souvent les femmes qui prennent en charge ces moments : relance des questions (et non choix des sujets), pour les approfondissements, mémoire de conversations précédentes ou d’informations éclairantes amènent in fine à converser pour converser, c’est-à-dire pour faciliter un échange – plus que pour directement échanger. Les débuts de débats peuvent d’abord être timides : c’est une fois lancés que d’autres osent – mais pas toujours. L’art de la conversation mondaine prescrivait ainsi à la maîtresse de salon de ne négliger aucun de ses convives : c’est une règle souvent oubliée.

La conversation peut ainsi être difficile à lancer comme à entretenir ; il est d’autant plus délicat d’en faire un échange collectif. Les conversations à bâtons rompus sont la forme la plus régulière des discussions amicales ou familières. Je suis cependant particulièrement satisfaite quand la conversation maintient une certaine cohérence sur un sujet donné. Que les choses suivent un tel cours est rare : cela suppose que les propos de ses interlocuteurs soient écoutés, non déformés (il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre), et qu’il y soit répondu (non pas à un autre interlocuteur : il est bon de garder une certaine constance). Une certaine bienveillance est d’ailleurs de mise – les gens n’aiment pas se sentir insultés, ni placés dans des catégories – classer, c’est dominer.

Et s’il y a de la bière, c’est encore mieux !

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