Ces larmes d’homme.

Les larmes d’homme sont plus habituellement appelées, dans les milieux féministes, les male tears. L’expression désigne, non sans une certaine et délectable cruauté, ces moments où, se sentant attaqués, à tort ou à raison, des hommes viennent déverser leurs larmes, souvent virtuelles – mais l’indécence n’a souvent aucune limite – dans des conversations de femmes. Ce sont des hommes qui, alors qu’ils n’ont rien à faire dans une conversation particulière, s’imposent pour se plaindre d’être accusés injustement.

Les male tears vont régulièrement de pair avec un notallmen : ces propos odieusement accusateurs ne peuvent pas concerner tous les hommes, et certainement pas lui, là, le brave petit qui demande, bien gentiment, la voix tremblante et les yeux brillants, d’être absous, disculpé de ces odieuses accusations – ce sont toujours les autres, et certainement ce gentil gars.

La récurrence de la situation a amené pléthore de mèmes et la misandrie ironique, qui est un mode de communication fondé sur la complicité des femmes (féministes) et l’exclusion de ces hommes (encombrants). Lesquels sont évidemment vexés, avant de partir, silencieux et boudeurs, comme ces enfants qui espèrent une dernière fois attirer l’attention sur leur personne, et ne ménagent le plus souvent pas leurs injures les plus cocasses et les plus exotiques.

male tears

Les larmes d’homme sont ainsi cette façon qu’ont les hommes de s’imposer dans un débat qui ne les concerne pas pour le ramener à eux : quand la violence est trop visible, ce sont l’apitoiement et l’empathie des femmes qui sont convoqués.

La ficelle est grossière, et elle est maintenant bien connue – c’est pour cela que les hommes qui reçoivent un mème comme celui placé ci-dessus sont aussi vexés : ils sont stigmatisés et rabaissés dans leurs illégitimes prétentions.

Les larmes d’homme sont un procédé bien connu, mais c’est celui qui me semble le plus odieux, et celui qui m’excède le plus : il est en effet le plus insidieux, en faisant passer pour une faiblesse une stratégie de domination, il mime les caractéristiques rattachées aux femmes, mais qui leur sont, de fait, déniées : pouvoir exprimer ses émotions, quand bien même elles révèleraient une marque de faiblesse, est déjà un privilège que les femmes n’ont pas. Sans parler du temps nécessaire pour ramener cette attention à soi ; temps que certains hommes semblent avoir à revendre, et qu’ils font perdre aux femmes qu’ils importunent. Mais c’est surtout, c’est la compassion et le care encore une fois demandés aux femmes – et aux seules femmes, quel mec apitoierait ses potes ? – qui marquent le comble : ils reviennent, encore une fois, à demander aux femmes de la bienveillance, de la patience, de la pédagogie, bref, de l’amour, encore et toujours de l’amour.

C’est ainsi que les féministes se retrouvent à devoir inclure des hommes dans leurs mouvements, des hommes qui, sait-on jamais, auraient quelque chose à apprendre ou à apporter aux femmes qui tentent de résoudre leurs problèmes ; des hommes qui, c’est une évidence, ont un avis éclairé sur ce que ça fait d’être une femme dans une société d’hommes – peut-être parce qu’ils sont des hommes, et donc objectifs ? C’est ce même amour exigé, extorqué aux femmes que l’on retrouve derrière les viols correctifs des lesbiennes ou derrière les affirmations : je suis féministe, mais j’aime les hommes !

Et peut-être pas. Peut-être que quand on se prend le sexisme depuis sa naissance, qu’on est régulièrement agressée sexuellement dans les transports en commun et dans la rue, quand les différents petits copains pensaient que oui, c’était une bonne idée de baiser maintenant, n’en avaient-ils pas envie, eux ?, quand on est systématiquement rattachée à son physique et à un état – supposé – de nature, qu’on a peur de rentrer le soir – pas parce qu’on se fait des films, mais parfois, les lourds, ils sont durs à semer, quand on a déjà été battue, quand on a voulu vous mettre sur le trottoir, quand on a vécu, en un peu moins de trente années, dans un pays relativement privilégié, en étant blanche et cis, tout le panel des agressions sexistes – à l’exception du féminicide –, peut-être que oui, on en a peu marre, et peut-être même qu’on a un peu peur d’aimer ces hommes si aimables.

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Une réflexion sur “Ces larmes d’homme.

  1. Ping : Ce ne sont que des femmes qui se noient – ex cursus

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