Jablonka, entre Bellemare et Renan

Il m’a enfin été possible, certes tardivement, de lire l’ouvrage Laëtitia, d’Ivan Jablonka. Le livre se place au croisement de plusieurs domaines : il traite d’un fait divers médiatisé à l’échelle nationale, il est écrit par un historien professionnel et il a obtenu le prix Médicis, non pas dans la catégorie essai, mais en tant qu’ouvrage littéraire. De quoi ouvrir des polémiques, si ce n’est un vaste champ de réflexions.
Des polémiques, il y en a bien eu, notamment chez les historiens. Elles ne sont pas neuves et consistent, grosso modo, à interroger la place du récit, de l’intuition et de l’imaginaire dans la fabrique de l’histoire, autrement dit, la place de l’historien dans son texte. Jablonka a déjà clarifié sa position par son essai L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales ; il se présente clairement comme un écrivain, et son prix littéraire en fait bien un auteur, au moins d’un point de vue sociologique : il y a revendication et sacre de l’écrivain avec Laëtitia.
Il enfonce cependant des portes ouvertes depuis longtemps : nous savons que les historiens pensent, rêvent, supposent et imaginent. Les intervenants de la table ronde à laquelle j’ai pu assister à Paris l’ont rappelé : ce sont des questions déjà anciennes. La forme de son ouvrage, comme la prise en compte de données récentes, du compte Facebook de la jeune femme aux avancées de la sociologie, actualisent certes son propos, mais la révolution attendue n’est pas là.
Le choix d’un fait divers sordide rappelle les enquêtes grand public, comme Jablonka le mentionne lui-même. Il a évidemment un positionnement plus intéressant qu’Enquêtes exclusives ou Nouveau détective : parce que la mort de Laëtitia a été récupérée par Sarkozy en procès contre la magistrature, il est intéressant de suivre Jablonka dans la mise en évidence de la complexité des institutions (et je trouve que ce point aurait gagné à être davantage développé). Il est en fait plus proche d’un Bellemare : ses rappels réguliers à une morale souvent paradoxale le placent dans la même lignée que le moustachu du PAF. La morale n’est évidemment pas la même : s’il est souvent imprévisible et a le goût du paradoxe, Bellemare tire des conclusions parfois très personnelles des faits divers qu’il présente. C’est un de ses traits qui l’individualisent dans le traitement des faits divers.

Celebs pose in Paris
Le goût, ou l’opportunisme, de Bellemare pour les affaires étranges se retrouve dans la gémellité de Laëtitia ; l’anachronie du récit rajoute à cette impression. Jablonka, s’il veut voir dans le fait divers plus que du fait divers, reste un conteur in fine assez proche de Pierre Bellemare. Ce sont ses sorties lyriques et pensives qui en font un descendant, pêchu, de l’animateur : la plus grande partie de ses chapitres s’achève ainsi soit sur une coupure nette, pour créer par juxtaposition du pathos sensationnaliste, soit sur Jablonka lui-même, ses pensées, sentiments ou réflexions. Le public de Läetitia n’étant pas celui de Bellemare, ses retours généralistes ou sentimentaux ne sont pas littéralement ceux de l’animateur : c’est structurellement que la filiation se fait.
Si Bellemare est un cousin un peu âgé, un vieil oncle de Jablonka, Renan me semble être son aïeul.
L’historien des religions n’a que très peu pris en compte les faits divers, surtout contemporains, même si quelques rares références parsèment ses textes. C’est bien plutôt du côté de la méthode historique que se justifie le rapprochement. Jablonka revendique en effet une grande proximité avec son objet d’étude ; il ne cesse de rechercher et de revendiquer cette proximité, nourrie par des entretiens avec les proches de la jeune femme. L’ouvrage ne comporte aucune photo, mais la jeune femme est très régulièrement décrite à partir de ses photos, et imaginée, comme est imaginé l’effet qu’elle a pu avoir sur son meurtrier. La narration très personnelle de Jablonka tire parti de cette familiarité : les sources ne sont que rarement évoquées, rejetées le plus souvent en bibliographie ; aucune note de bas de page ne vient rompre une lecture que l’on suppose devoir être immersive. Ce n’est pas par sa littéralité que Jablonka se rapproche de Renan, qu’il cite entre autres noms au début de son manifeste (en cours de lecture) : c’est parce que sa recherche se veut psychologique et intuitive. Ainsi, passage significatif, c’est une méthode reposant sur une fiction qui a retenu mon attention :

Pour comprendre le tourment de Laëtitia, et parce que sa voix s’est éteinte à jamais, il est nécessaire de recourir à des fictions de méthode, c’est-à-dire des hypothèses capables, par leur caractère imaginaire, de pénétrer le secret d’une âme et d’établir la vérité des faits. (p. 253)

On retrouve là les conjectures probables de Renan, présentées dans son introduction à la Vie de Jésus : peu de choses sont certaines quant à Jésus, le reste est suppositions. Mais la pensée intuitive de Renan, qui revendique une sympathie avec son objet d’étude, me semble très éloignée de l’empathie envahissante de Jablonka : la sympathie (discutable et discutée) est un outil d’analyse, quand Jablonka fait de l’empathie un moteur de l’écriture. Sa proximité avec Laëtitia est une fiction à laquelle il semble se laisser prendre; elle est en tout cas ce qui guide son écriture, et le programme de lecture du texte. Quand la Vie de Jésus se découpe en des chapitres thématiques (notons le chapitre « Ordre d’idées au sein duquel se développa Jésus »), les chapitres de Jablonka soignent un découpage sensationnaliste. La fin de l’ouvrage est à cet égard exemplaire : les trois dernières sections nous font fermer l’ouvrage non sur Laëtitia, mais sur l’historien, dernier père, avec son père biologique, son père adoptif et le président de la République, à revendiquer son cadavre. L’avant-dernier chapitre, intitulé « Laëtitia, c’est moi », est à cet égard exemplaire d’indécence : Jablonka ose revendiquer une consubstantialité déplacée, surtout face aux nombreux rappels de l’étrangeté du monde de la France périurbaine pour ce Parisien diplômé.

Jablonka ne pratique pas une histoire par le bas ; son ouvrage a le mérite de mettre sur le devant des étals de librairie une France qui ne les fréquente pas, celle de la ruralité et de la périurbanité. Il n’oublie pas que Laëtitia est une femme, et que son meurtre est un féminicide (le mot est dans le texte) ; mais ses émotions, et celles qu’il dicte constamment à ses lecteurs, n’en font ni un bon historien, ni un bon écrivain. L’ouvrage n’est pas plus féministe : il rappelle d’abord les émois d’un homme devant un crime commis par un autre homme – et montre la fascination alors ressentie. Les contextualisations sociales sont là bien plus pathétiques et victimisantes que réelles et matérialistes : Jablonka ne nous rappelle la prédominance du meurtre des femmes que pour souligner leur horreur.

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