Internet et le féminisme (2) : La campagne contre le harcèlement de rue

Second volet du dossier Internet et le féminisme, entamé ici, l’apparition rapide de la notion de « harcèlement de rue » montre un cas concret de campagne militante féministe réussie. L’apparition du terme de « harcèlement de rue » est en effet récente et relativement datable : l’expression remonte à 2012 et elle est rapidement passée dans le langage courant. Pourtant, le phénomène qui est alors décrit est bien plus ancien. Récapituler les étapes de cette campagne militante aux origines multiples et internationales permet de comprendre ce qui a permis cette victoire féministe. Le syntagme de « harcèlement de rue » correspond à la traduction de street harassment. Il désigne le harcèlement sexuel, principalement, mais non exclusivement, des femmes dans l’espace public de la part d’inconnus.

La notion de « harcèlement de rue » n’a pas, pour le moment, d’existence juridique. La notion de harcèlement a, elle, fait son entrée en droit, notamment avec le harcèlement moral et le harcèlement sexuel. C’est en 1992 que le harcèlement sexuel entre dans le droit français, pour en disparaître pendant six mois en 2012, avec l’affaire Ducray, avant d’être réintroduite six mois plus tard, dans le cours de la même année. Cette suspension de six mois a entraîné de milliers d’affaires en cours, sans aucune possibilité de recours. Depuis 2012, la définition juridique du harcèlement est :

 I. – Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

Il est ensuite précisé :

Est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers. »

La notion du harcèlement sexuel est largement due à l’apparition du terme dans le droit américain. C’est à partir de travaux de féministes américaines dans les années 1970, notamment de la juriste Catherine McKinnon, que la notion commence à être connue ; c’est un arrêt de 1986 de la Cour Suprême des États-Unis qui fait entrer la notion dans le droit états-unien.

La notion de harcèlement sexuel a été particulièrement médiatisée aux États-Unis et dans le monde par l’affaire Anita Hill. Anita Hill est une juriste qui a déclaré avoir été victime de harcèlement sexuel de la part de son supérieur, Clarence Thomas, qui devait être nommé juge à la Cour Suprême. L’affaire a entraîné une spectaculaire hausse des plaintes pour harcèlement sexuel.

Le traitement français de l’affaire Hill/Thomas a été racialisé : le harcèlement sexuel a globalement été moqué et présenté comme raciste, Clarence Thomas étant un homme noir, même si Anita Hill aussi est noire. Le film Harcèlement s’appuie sur cette médiatisation en 1992 en présentant le cas d’un homme injustement accusé de harcèlement sexuel au travail. C’est un grand succès commercial.

S’il est juridiquement reconnu, le harcèlement sexuel, voire les agressions sexuelles, sont rarement médiatiquement acceptées, comme le montrent les affaires Polanski, Tron, DSK ou encore l’affaire Ducray.

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  • Chronologie

Si la notion de street harassment se retrouve dès 1981 dans les cercles féministes américains, elle ne commence à être médiatisée qu’en 1998 avec le film Warzone de Maggie Hadleigh-West. Dans ce film, l’étudiante en cinéma demande aux hommes qui l’interpellent dans la rue quelles sont les raisons qui les poussent à agir ainsi. La formule de street harassment est un calque du sex harassment : il s’agit d’emblée de reprendre une notion déjà existante, non seulement pour profiter de sa médiatisation, mais également pour montrer le continuum existant entre toutes les violences sexistes.

2008 : Petit manuel d’autodéfense à l’usage des femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, d’Irène Zellinger. L’ouvrage ne contient pas la locution « harcèlement de rue », ni d’autres formes approchantes, mais il contient un chapitre consacré à l’autodéfense verbale.

2010 : Vie de Meuf, lancé par Osez le féminisme. Le site est d’abord centré sur les discriminations au travail, mais il s’élargit ensuite. Il n’est plus alimenté depuis 2014.

2012 : Diffusion de Femmes de la rue  de Sofie Peeters sur la RTBF le 26 juillet. Relais immédiat par Madmoizelle.com, puis par la presse mainstream et les journaux télévisés. Deux jours après, le harcèlement de rue devient un délit en Belgique. Le hashtag #harcelementderue est lancé sur Twitter par la blogueuse crepegeorgette le 31 juillet ; il est toujours actif.

Le reportage est suivi par le témoignage d’une rédactrice de Madmoizelle.com avec la notion de harcèlement de rue. Le tumblr Paye ta schnek est lancé dans la foulée, avec 263 pages de témoignages le 14/09/2017.

2012 est l’année où la notion de harcèlement de rue entre dans le langage courant. Première apparition dans la presse papier dans Le Figaro en août 2016.

2013 : Thomas Mathieu lance le Projet Crocodiles sur Tumblr. Il s’agit de dessiner des situations de harcèlement vécues ; les hommes sont représentées comme des crocodiles. Le projet a été édité en bande dessinée. Création aux États-Unis du site hollaback, qui recense des témoignages.

2014 : Création de l’association « Stop harcèlement de rue ». Osez le féminisme lance le hashtag #TakeBackTheMetro et diffuse un sondage affirmant que 94% des usagères des transports en commun sont victimes de comportements sexistes. Le hastag est accompagné de l’événement « une teuf de meuf » dans une rame de la 7bis et d’une campagne reprenant les visuels de la Ratp (notamment le célèbre Serge le lapin).

C’est également en 2014 que sort aux États-Unis le film 10 hours of walking in NYC as a woman, qui est relayé en France et qu’est créée l’association Colère, nom féminin, qui produit des objets avec des slogans anti harcèlement de rue. Le second épisode de l’émission Camclash est consacré au harcèlement de rue (il s’agit de mettre en scène des situations polémiques, jouées par des acteurs, afin de filmer en caméra cachée les réactions des témoins). Tugce Albayrak, 22 ans, meurt à Offenbach en Allemagne pour avoir défendu des femmes victimes de harcèlement dans un McDonalds.

2015 :  « Stop harcèlement de rue » lance une nouvelle campagne reprenant la communication contre les incivilités de la Ratp, qui ne prend pas en compte le harcèlement de rue. L’association lance également l’application Hé ! sur smartphone, qui imite l’application alors en vogue Yo !

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C’est en 2014 que l’on note les premières actions institutionnelles : Pascale Boistard, secrétaire d’État chargée des droits des femmes, lance des marches exploratoires (rebaptisées « marches participative ») institutionnelles avec des associations. Le ministère Familles, Enfances, Droits des femmes lance une vidéo de simulation sur youtube :

Le terme « harcèlement de rue » fait son entrée dans Le Petit Robert (pour l’édition de 2016).

2016 : L’action de féministes mexicaines Sexista Punk est relayée par les médias français:

Les arrêts à la demande sont mis en place pour les bus de nuit à Nantes. C’est le début des grandes communications gouvernementales, avec le lancement du hastag #Harcèlementagissons. Il s’agit d’une campagne axée sur le cas spécifique du harcèlement dans les transports en commun. Le hastag est relayé par une campagne d’affichage, qui reprend une nouvelle fois les codes visuels de la Ratp.

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La ville de Paris lance également une campagne d’affichage, diffusée sur les réseaux sociaux. Elle relaie deux applications pour smartphone, Handsaway et Rosa.

C’est en 2016 que de nombreux tumblr et pages facebook sont lancés pour relayer les cas de harcèlements de rue dans différents domaines professionnels. Le phénomène est relayé par les réseaux féministes et la presse mainstream. Le Sénat retoque cependant le délit d’harcèlement sexuel sexiste pour les transports, arguant que la loi est déjà suffisante (malgré la validation de l’Assemblée nationale). Le 8 mars, Stop harcèlement de rue » poursuit ses actions avec la création d’une zone sans relous et le hastag #LacheMoiLaVille.

2017 : Her Street View est lancé par l’association bruxelloise Touche pas à ma pote. Il s’agit de proposer une cartographie en vue réelle de véritables cas de témoignages de harcèlement de rue. 2017 est également l’année de la polémique autour du quartier de La Chapelle à Paris, polémique qui marque la dimension potentiellement raciste de la dénonciation du harcèlement de rue, en tout cas de sa récupération identitaire. Le 12 septembre, journée de mobilisation nationale contre les ordonnances de la loi Travail, Marlène Schiappa, secrétaire d’État, annonce la verbalisation des harceleurs de rue. Pour rappel : des témoignages de harcèlement de rue existaient bien avant la formule et ces différentes campagnes de mobilisation, et même avant l’arrivée des travailleurs maghrébins en France. On trouve ainsi des témoignages dans les premiers journaux de femmes, au XIXe siècle ; on en trouve également, sans dénonciation aucune, dans un numéro du Journal des Débats du 20 floréal, an VIII, soit d’avril 1800 :

La parure peu décente d’une très belle femme a occasionné hier, vers les huit heures du soir, un léger mouvement aux Tuileries Ses épaules, entièrement découvertes, et quelques autres circonstances de son ajustement, ont attiré des regards non moins indiscrets que son habillement. Un homme de très bonne mine lui donnoit la main. Il lui a proposé de se retirer. L’espace à parcourir pour gagner la grille étoit considérable. La foule l’a suivie, et l’on conçoit ce que cette dame a dû souffrir de quelques propos trop famillers [sic].

On trouve également des études sociologiques du harcèlement de rue dès les années 1970, dans les écrits et les travaux féministes, mais aussi dans L’Arrangement entre les sexes d’Erving Goffmann (1979). On peut, à l’inverse, voir dans la Sociologie du dragueur d’Alain Soral une élucidation assez nette des prétendus séducteurs de rue :

Le dragueur passe donc ses journées à marcher dans la rue et ce pour deux raisons bien simples : parce que la rue est le plus grand réservoir à femmes ; parce que la marche à pied est le moyen le plus rationnel de côtoyer dans la rue le maximum de femmes. Que leur veut-il ? […] Le dragueur n’a rien à dire aux filles, leur compagnie amicale ne l’intéresse pas, il se fout encore plus de ce qu’elles peuvent avoir à raconter. Le dragueur ne cherche qu’une chose, profonde, radicale : l’intimité. C’est-à-dire les baiser. (cité par Maya Mihindou, « En finir avec le harcèlement de rue »)

  • Quelques propositions d’analyse

La communication autour du harcèlement de rue est récente ; elle est d’abord partie des réseaux militants féministes, pour réussir, avec une assez grande efficacité, à provoquer des campagnes de communications institutionnelles et gouvernementales. Elle est entrée dans le débat public. Le succès de ce militantisme me semble dû à deux principaux facteurs : la communauté féministe, bien qu’éparse et diffractée en plusieurs mouvements, a su se réunir pour donner une grande ampleur à un phénomène de société qui restait alors invisible. Ce succès est également rendu possible par l’utilisation de deux types de communication déjà utilisés avec succès lors de la deuxième vague : la parodie et le témoignage. C’est la valorisation conjointe de campagnes décalées, reprenant des campagnes institutionnelles oubliant le harcèlement de rue et dans les transports qui a su marquer les esprits : il s’agit alors de « hacker » l’espace public et virtuel. Le témoignage joue depuis longtemps un rôle important dans les actions féministes : il permet la prise de conscience comme la prise de parole et il donne à voir ce qui ne pouvait pas être auparavant pris en compte, opérant, comme le théorise bell hooks, un déplacement de la marge au centre. C’est ainsi que le féminisme peut opérer une révolution épistémologique.

Si le harcèlement de rue constitue un indéniable succès de communication militante (dont je me réjouis), ce succès reste en demi-teinte : le harcèlement de rue, comme d’autres combats féministes, sont rapidement instrumentalisés par les tendances identitaires. Le montage de la vidéo de Sofia Peeters ne montre d’ailleurs que des allochtones bruxellois, ce qu’elle assume pleinement, mais qui se trouve largement remis en question par de nombreux autres témoignages : le harcèlement de rue est une question patriarcale, non raciale. Il n’en reste pas moins que la mise en avant du concept et de la réalité du harcèlement de rue a permis l’ouverture et la valorisation d’un champ des gender studies, celui de l’aménagement urbain, oublié jusque là ; il a en outre permis une conscience féministe assez large, facilitant le sentiment de sororité nécessaire à la création d’une communauté féministe.

Liens :

http://www.acrimed.org/Les-mots-sont-importants-les-grands-medias-et-le

https://www.revue-ballast.fr/en-finir-avec-le-harcelement-de-rue/

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2 réflexions sur “Internet et le féminisme (2) : La campagne contre le harcèlement de rue

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