Fem-fiction

Les différents mouvements féministes ont, bien plus qu’on ne pourrait le croire, beaucoup à retirer d’une étude approfondie de ce qui fait une fiction. Si la première vague reconnue, celle des années 1910, était principalement législative, et la seconde sociologique, entraînée par le M.L.F. et les publications de Questions féministes, leurs revendications s’appuyaient néanmoins sur une théorie de la fiction, non manifeste, mais encore latente. Comme tout mouvement politique, le féminisme a ses réalisations fictionnelles : des romans de George Sand ou de Virgina Woolf, régulièrement étudiés par les gender studies, aux dystopies de Margaret Atwood, très lue aujourd’hui, le féminisme se traduit non seulement par des romans, mais également par les représentations de mondes possibles.

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Ce n’est cependant pas l’étude des fictions féministes qui m’intéresse, mais plutôt la compréhension du rôle joué par la fiction dans le féminisme, et ce, jusque dans ses tentatives langagières.

La première comme la deuxième vague, tout comme aujourd’hui les témoignages abondant sur les réseaux sociaux et les grands médias suite à l’affaire Weinstein, montrent en effet la difficulté de faire émerger une parole de femme – et une parole doublement féminine, puisque de femme victime parce que femme. Cette impossibilité de parler et, surtout, d’être écoutée, est régulièrement démontrée et analysée : il s’agit, sociologiquement, de comprendre la dévalorisation dont les femmes sont l’objet (voir à ce sujet la synthèse d’Antisexisme sur la répartition de la parole), sur leur discrédit (leur parole est systématiquement mise en doute), sur l’absence d’action en résultant. C’est ainsi que les violences sexuelles ont été, et sont encore, la fiction la plus scandaleuse : elles sont à la fois sues et insues, réelles et tues.

Le travail sociologique de la deuxième vague, conduit notamment par d’éminentes sociologues comme Christine Delphy, a consisté à rendre visible ce qui était invisible – autrement dit, à montrer et à quantifier la barbarie. Ce travail est celui de la sociologie : il s’ancre dans le réel. Il est néanmoins clair que, comme pour toute science, ce travail s’est d’abord appuyé sur des hypothèses, qu’il a ensuite fallu vérifier : c’est là le processus habituel de toute science, remarqué après une anomalie – les femmes n’étaient pas sujets d’étude, et pourtant, elles existaient ; les violences sexuelles et sexistes n’étaient pas étudiées, et pourtant, elles meurtrissaient. Ces hypothèses de travail ont permis de mettre au jour la réalité du sexisme – et son étendue. Les résultats ont dépassé – et de loin – les hypothèses.

C’est néanmoins un autre concept, cette fois globale et systémique, qui se trouve à l’origine de ces hypothèses de travail : le patriarcat, c’est-à-dire le système général et universel d’asservissement des femmes. Ce concept est une métaphore à visée scientifique, un modèle de pensée. Les premiers travaux féministes ont commencé par décrire ce système, ce qui a permis de subsumer nombre de travaux épars, comme d’en provoquer de nouveaux. La métaphore s’est révélée, au moins du point de vue des publications, fructueuse.

Il n’est là rien de spécifique au féminisme : ces étapes sont celles du travail scientifique lui-même. Mais une autre étape s’est révélée nécessaire dans le cas du féminisme : celle de la prise de parole. L’objet d’étude se débattait.

Les études féministes ont ceci de spécifique qu’elles sont polémiques : elles mettent en cause, bien plus radicalement que la simple avancée des sciences, la société dans son ensemble. Les résultats obtenus ne sont alors pas considérés comme scientifiques : il faut dire que le féminisme de la deuxième vague a opéré une révolution épistémologique et qu’il ne peut répondre aux critères de scientificité traditionnellement admis. Il faut en outre rappeler que ces résultats dérangent – quand ils sont connus.

Le féminisme repose d’abord sur une prise de conscience : prise de conscience d’un statut particulier, celui de victime, face à des situations banales et sexistes, prise de conscience de l’ampleur du phénomène qu’est le patriarcat, prise de conscience également d’un déni assez général. C’est ainsi que le féminisme parvient à des résultats scientifiques en s’appuyant, comme toute science, sur des fictions scientifiques – des modèles de pensée – pour ensuite voir ses résultats, obtenus selon les méthodes déjà admises, renvoyés dans le placard des chimères et des rêves de bonnes femmes – autrement dit, des fictions.

C’est que, traditionnellement, la fiction est bien le genre des femmes, qu’elles les lisent ou qu’elles les racontent. Les témoignages sont mis en doute, toujours avec le même argument, aussi fallacieux qu’asymétrique : il faut prouver, il faut nommer, il faut démontrer. La réponse habituelle à un témoignage d’agression sexuelle reste ainsi toujours la même : Tu n’as pas bien compris – autrement dit, tu n’as pas accès à la réalité.

La révolution épistémologique opérée par le féminisme a constitué à rendre inattaquable cette remise en question perpétuelle des histoires de femmes – de ce qu’elles ont vécu. Autrement dit, à changer le statut de ces discours, de les faire passer de la fiction à la réalité.

Les dénégations des témoignages des femmes montrent alors une chose bien sue des femmes, et peu des hommes : les unes et les autres ne vivent visiblement pas dans le même monde, autrement dit, dans la même réalité. C’est l’exigence d’universaliser leurs propres vécus qui poussent les hommes – et les « femmes de droite » décrites par Andrea Dworkin – à repousser les réalités qui ne sont pas les leurs dans le champ de la fiction.

Le travail de revalorisation de la parole des femmes se révèle donc un travail pragmatique (par exemple, pour ce qui est du manterrupting et épistémologique : il s’agit de repousser le champ de la fiction pour, en quelque sorte, démontrer la réalité de la réalité.

C’est dans un second temps que le féminisme se réapproprie la fiction, plus ou moins consciemment, comme une arme de combat, par la proposition d’une réalité non advenue – mais souhaitée. Cette seconde étape est plus largement politique. Au-delà des amendements ou propositions de loi, c’est dans la théorie et le langage féministe que se trouve la nouvelle fiction, non heuristique mais conative, du féminisme. Elle se traduit alors par les tentatives d’une langue inclusive et militante, parfois obscure : il s’agit alors de créer une communauté linguistique et utopique. Surtout,  c’est dans l’élaboration d’un nouveau modèle de pensée, souvent inspiré par le genre de la science-fiction, que se trouvent ces métaphores, du cyborg chez Solanas et Harraway aux guérillières de Wittig. La métaphore est alors, comme le notait déjà Ricœur, « le processus rhétorique par lequel le discours libère le pouvoir que certaines fictions comportent de redécrire la réalité » (La Métaphore vive, p. 11). J’y ajouterai : et de l’inventer.

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2 réflexions sur “Fem-fiction

  1. Ping : Internet et le féminisme (3) : Twitter – ex cursus

  2. Ping : La réalité. C’est la peur allée. Avec le sommeil. – ex cursus

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