Internet et le féminisme (3): Twitter

La récente, et toujours en cours, affaire Weinstein m’amène à m’emparer d’un sujet que je repoussais depuis longtemps : l’activisme féministe sur Twitter. Il s’agit du troisième volet de la série d’articles consacrés au féminisme et à Internet, après une présentation générale et la question du harcèlement de rue.

Aborder le militantisme Twitter est plutôt épineux, le sujet étant des plus polémiques. Il est en effet clair que le militantisme en ligne ne s’arrête pas à l’écran, mais qu’il se poursuit dans la rue et les pétitions : Internet, et en particulier Twitter, amènent un renouvellement des rencontres et de l’organisation militante. Condamner un militantisme (féministe ou non) qui ne serait que virtuel, sans parvenir à se concrétiser par des actions « plus réelles » (à se demander ce que seraient les actions en ligne, si elles ne sont pas réelles), revient simplement à escamoter les quinze dernières années de luttes nées sur la Toile.

Ce sont plutôt les spécificités et les avancées du militantisme féministe sur Twitter qui m’intéressent.

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L’affaire Weinstein met aujourd’hui en lumière l’activisme féministe : il ne s’agit cependant pas d’une affaire née sur Twitter, mais d’une enquête menée par le New York Times et par le New Yorker. Twitter a permis, entre autres réseaux sociaux, de donner une plus grande ampleur à l’enquête menée pendant dix mois. Ce n’est qu’ensuite que le militantisme sur Twitter a montré ses spécificités par le hashtag #myharveyweinstein, traduit en France par #balancetonporc, puis par le #metoo, ou #moiaussi. Ces mots dièse ont chacun eu une grande diffusion dans de nombreux pays.

Le prolongement de l’affaire Weinstein se fait donc par une vague de témoignages, dont l’importance a été immédiatement visible : ils ont fini en trending topic et se sont ainsi imposés dans l’actualité journalistique et quotidienne. C’est donc un mécanisme de rétroactions entre les témoignages de victimes (d’abord de Harvey Weinstein, puis de nouvelles personnalités) et la presse qui maintient l’actualité de l’affaire, qui a joué – et non le seul activisme sur Twitter. On peut en outre constater que la masse de témoignages est maintenant exploitée par les journalistes, explorant notamment les accusations de harcèlement sexuel touchant Jean Lassalle. Un petit regard historique, permis grâce à Rue89, nous permet par ailleurs de constater que, plus que le succès sur Twitter, c’est la médiatisation de masse qui entraîne l’actualité. Ainsi, la première femme à avoir témoigné en 1986 à visage découvert de l’inceste dont elle a été victime, Eva Thomas, a entraîné elle aussi une prise de conscience collective – bien avant Twitter.

Par ailleurs, le succès d’un hashtag comme #metoo, lancé par Alyssa Milano, reste en demi-teinte quand on se rappelle que d’autres campagnes du même genre ont déjà été menées et que le hashtag lui-même a été lancé il y a déjà dix ans par une militante afro-féministe, Tarana Burke. L’invisibilisation des femmes noires reste une habitude bien ancrée. Twitter est en outre le réseau social le plus favorable au cyberharcèlement, dont les femmes, a fortiori féministes, sont les plus grandes victimes.

L’activisme sur Twitter n’est donc pas l’apanage du militantisme, et la prise de conscience reste possible par d’autres biais. La médiatisation par des personnalités publiques, stars comme Alyssa Milano, ou au moins « influenceurs », comme on aime aujourd’hui à les appeler, semble nécessaire ; le cas d’Eva Thomas montre ainsi que c’est l’incarnation à visage découvert d’une parole condamnant l’inceste à la télévision qui a permis un changement des mentalités. C’est alors la verticalité qui joue un rôle primordial, en permettant de diffuser en masse un ou plusieurs témoignages. Le relais par des personnalités médiatiques est donc un élément essentiel, même si certaines campagnes ont été menées sans un tel soutien. Le témoignage, en tout cas féminin, reste lui sujet à caution et relégué dans une sphère d’incompréhension, en dehors de toute réalité.

Qu’apporte alors Twitter à un féminisme particulièrement virulent sur les réseaux sociaux ?  D’abord, la possibilité de contacter des comptes militants recueillant les témoignages dénonçant des violences pour les rassembler et les diffuser, comme Saferbluebird, qui a joué un rôle non négligeable dans l’affaire #badmoizelle. Le compte effectue ainsi un travail de recension journalistique, pas toujours fait par le journalisme (en particulier dans le cas d’une salle de rédaction comme Madmoizelle.com). Twitter est par ailleurs beaucoup utilisé par des journalistes ne pouvant pas dénoncer des affaires internes à leur rédaction ou liées à leur travail. Ce que change en fait réellement ce type de hashtags, ce n’est pas la possibilité de témoigner, qui se trouve surtout (considérablement) élargie, mais de témoigner à son réseau, de proches et de moins proches. C’est la proximité qui joue ; c’est l’universalité des comportement violents à l’encontre des femmes qui est rendue visible.

Par-delà l’importance des témoignages, leur mention (tous ne sont pas accompagnés de récits), comme leur nombre, c’est plus largement la possibilité d’une dénonciation de masse, ciblée sur un comportement avec ses hashtags ou une occasion plus précise (personnalité, phrase, événement, décision juridique, etc.), qui se révèle la principale force du militantisme sur Twitter. Le réseau social est ainsi, non seulement une chambre d’échos, mais aussi une arme, forçant un Bruno Lemaire à une volteface immédiate (après avoir déclaré qu’il ne dénoncerait pas un harceleur). Twitter permet ainsi une réactivité immédiate et massive, que ne permettait pas d’autres pratiques militantes, comme la pétition.

C’est enfin une autre fonction qui apparaît : le réseau social est une immense archive de déclarations plus ou moins heureuses, opportunément remises à l’ordre du jour. Contrairement à une opinion superficielle, ces citations ne sont pas sorties de leur contexte. Elles permettent au contraire de faire émerger ce contexte, en montrant la continuité profonde entre deux petites phrases polémiques. La consultation et la republication de ces titanesques archives rappelle ainsi que les comportements inacceptables sont autant vus que sus : il n’y aura plus d’impunité.

Twitter joue ainsi un rôle essentiel pour le militantisme féministe actuel, en donnant une ampleur jusque-là inégalée aux témoignages de femmes. Le réseau social permet en outre d’interpeller, en forçant la prise en compte des témoignages de femmes, trop souvent occultés, comme les conseillères d’Obama ont pu mettre en place des techniques d’amplification pour se faire entendre. Le militantisme féministe trouve alors en Twitter une arme et une chambre d’échos ; le réseau social est néanmoins aussi un salon, permettant l’établissement d’une communauté féministe en ligne, première étape vers une sororité féministe.

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5 réflexions sur “Internet et le féminisme (3): Twitter

  1. Ping : Dénoncer le sexisme, est-ce tuer l’art ? – ex cursus

  2. Ping : Nous sommes tous des romanticistes – ex cursus

  3. Ping : Nous sommes tou·te·s des romanticistes – ex cursus

  4. Ping : La réalité. C’est la peur allée. Avec le sommeil. – ex cursus

  5. Ping : Internet et le féminisme (4): Youtube – ex cursus

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