Comment comprendre qu’il y a anguille sous roche ? (1) Le Rouge et le Noir

Jusqu’au XXe siècle, les auteurs voulant aborder des questions d’ordre sexuel se sont trouvés confrontés à l’épineux problème de la censure : comment éviter les problèmes de décence et d’outrage à la pudeur ? Rappelons que 1857 est l’année de deux grands procès pour outrage aux mœurs, celui de Madame Bovary et des Fleurs du mal (Flaubert gagne, Baudelaire doit expurger son édition). Rappelons également que les textes de Sade n’ont commencé à être édités officiellement qu’au XXe siècle par Pauvert, d’abord sous le manteau, et que J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian est officiellement toujours interdit en France.

Attention : il y a toujours eu beaucoup de textes licencieux, voire pornographiques, mais ceux-ci ne sont pas publiés officiellement avant une date récente : ils circulent « sous le manteau », c’est-à-dire dans des réseaux clandestins, sous les comptoirs des libraires ou masqués par les reliures. Dans le cadre de publications officielles, il est impossible d’être trop explicite : les auteurs ont donc dû trouver des moyens détournés pour aborder ces questions souvent centrales, notamment dans l’évolution de l’intrigue, comme symboles, etc.

S’il ne fait aucun doute que Julien et Mathilde ont eu des relations sexuelles, Mathilde tombant enceinte, la relation de Mme de Rênal et de Julien est moins explicite. Néanmoins, Julien rejoint Mme de Rênal dans sa chambre : (I, XV), ce qui est l’occasion de relater leur première, et significative relation sexuelle. En gras les passages à repérer pour une bonne compréhension de la situation des personnages et la relation qui en est faite par le narrateur :

Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée ; il ne s’attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer Mme de Rênal se jeta vivement hors de son lit. — Malheureux ! s’écria-t-elle. Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel ; ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu’en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût pu dire en style de roman, qu’il n’avait plus rien à désirer. En effet, il devait à l’amour qu’il avait inspiré, et à l’impression imprévue qu’avaient produite sur lui des charmes séduisants, une victoire à laquelle ne l’eût pas conduit toute son adresse si maladroite.

Mais, dans les moments les plus doux, victime d’un orgueil bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d’un homme accoutumé à subjuguer des femmes : il fit des efforts d’attention incroyables pour gâter ce qu’il avait d’aimable. Au lieu d’être attentif aux transports qu’il faisait naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité, l’idée du devoir ne cessa jamais d’être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s’il s’écartait du modèle idéal qu’il se proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être supérieur fut précisément ce qui l’empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C’est une jeune fille de seize ans, qui a des couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge.

Mortellement effrayée de l’apparition de Julien, Mme de Rênal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir de Julien la troublaient vivement.

Même, quand elle n’eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien loin d’elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de l’enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien n’eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité brûlante dans la femme qu’il venait d’enlever, s’il eût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l’agitaient malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.

Contextualisation du passage : les deux personnages se retrouvent dans une chambre, seuls, la nuit, et en se cachant des autres membres de la maison = tout est en place pour annoncer une relation sexuelle.

Il y eut un peu de désordre : un sommaire en narratologie. Difficile d’en déduire quoique ce soit (on ne peut pas retranscrire la scène), mais un désordre, en marquant la perte de l’ordre ouvre à la transgression sociale et religieuse que constitue ici l’adultère.

Quelques heures après : on a donc une ellipse de la scène de la chambre, mais l’indication d’une durée relativement longue pour une simple entrevue.

Il n’avait plus rien à désirer : et donc, il a eu tout ce qu’il voulait, et son désir lui-même est épuisé (vieille idée antique de la perte d’énergie virile dans le coït au profit de la femme).

L’amour qu’inspire Julien : peut être uniquement affectif (en attendant la suite)

l’impression imprévue qu’avaient produite sur lui des charmes séduisants : charmes séduisants est une métonymie habituelle pour désigner les parties, considérées comme désirables, du corps de la femme. Le mot charme a au départ un sens fort (« enchantement »), qui s’est affaibli, mais qui est réactivé avec une restriction de sens au XVIIIe dans un sens charnel et évocateur. Avec l’adjectif « séduisants », très souvent sexuellement connoté, ce sens est évidemment charnel. Donc : Mme de Rênal a des parties de son corps qui, découvertes, font, littéralement, de l’effet à Julien : « l’impression imprévue ». « Impression » aussi au départ a un sens fort (« qui imprime » par un contact physique). Impression peut ainsi avoir un sens physique ou physiologique, et était compris dans un sens plus fort en langue classique qu’aujourd’hui. Très concrètement, Julien ne s’attendait pas à ressentir du désir pour Mme de Rênal. Permet une relecture de la phrase : l’amour de Mme de Rênal, par le parallélisme de la phrase, se retrouve mis sur le même plan et peut alors désigner son propre désir (mais il s’agit là d’une hypothèse).

Topo sur l’impression et l’engravure au XVIe (De convivium, commentaire de Marsile Ficin, mise en place d’une physiologie amoureuse).

La victoire : souvent les relations amoureuses et l’arrivée d’un rapport sexuel peuvent être considérées comme des batailles à remporter : on retrouve alors un vocabulaire militaire, prenant souvent des allures de poliorcétique (art d’assiéger les villes). Repose sur une idée profondément inégalitaire : celle que les hommes attaquent la vertu des femmes, vertu qui doit dans cette logique être défendue.

Les transports qu’il faisait naître : en emploi métaphorique, signifie qu’une personne est portée hors d’elle-même, en délire. Ici, les transports ont une nature concrète bien explicitée : il s’agit de jouissance. Les remords en sont le corollaire immédiat pour une croyante comme Mme de Rênal. Va avec la sensibilité brûlante.

Quand elle n’eut plus rien à lui refuser : retour ici de l’idée de relation hommes/femmes sous le signe d’une lutte. Mme de Rênal n’a plus rien à refuser, car elle a déjà cédé, et donc consommé le rapport sexuel.

Elle repoussait Julien loin d’elle : si on n’avait pas compris, cela montre une grande proximité des corps.

La femme qu’il venait d’enlever : reprend l’idée de violence intrinsèque aux relations sexuelles (on « prend » par exemple la virginité). Retour de l’idée de rapt originel (l’enlèvement des Sabines, ou des rituels de rapt avant les mariages).

Ainsi, des éléments civilisationnels, sur la connaissance de l’évolution de la vie privée des individus en histoire, culturels, notamment sur la résurgence de grands mythes dans la construction fantasmatique des individus et des œuvres littéraires, et des procédés proprement littéraires convergent pour permettre la relation d’un double interdit – il ne s’agit pas seulement d’une relation sexuelle, mais également d’un adultère. Cette première approche des procédés littéraires permettant une écriture de biais, implicite, peut être complétée par un panorama de l’histoire littéraire codée.

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