Comment comprendre qu’il y a anguille sous roche ? (2) Stratégies littéraires

Après avoir appréhendé l’écriture d’une relation sexuelle dans Le Rouge et le Noir, voici maintenant quelques pistes permettent de décrypter la possibilité d’une relation sexuelle entre les personnages. Celles-ci peuvent se retrouver aux différents d’énonciation des textes : diégèse, narration, mais aussi par la stylistique.

1- Diégèse (l’histoire racontée)

Plusieurs éléments des histoires racontées peuvent laisser présager des événements scabreux. On peut ainsi distinguer les lieux dédiés aux relations sexuelles (comme les bordels, maisons closes, hôtels de passe, maisons publiques ou de tolérance, garnis) où les relations sexuelles ne sont pas nécessairement explicitées, mais sont comprises comme allant de soi, très présent dans les récits de Maupassant), les lieux privés et les lieux publics considérés comme propices.

Les lieux privés : il faut prendre en compte l’histoire très particulière des lieux privés. En effet, l’invention des chambres individuelles et des portes fermées à l’intérieur des habitations est très récente (aux alentours du XVIIIe siècle, avec la montée de l’individualisme). Les espaces privés n’existent d’abord pas : Tristan, Iseut, le roi Marc et le reste de la cour dorment dans la même pièce. Le partage du lit, en famille ou en société, est courant, et n’implique pas nécessairement des relations sexuelles. Selon les époques et les contextes, ces espaces peuvent être privatisés (Tristan et Iseut peuvent avoir des relations sexuelles dans le lit royal pendant l’absence du roi ou pendant son sommeil. Elles sont explicites, et découvertes). La chambre est un espace de sociabilité pour les Précieuses du XVIIe ; se trouver dans la ruelle du lit (le passage laissé sur le côté) peut être normal dans les mises en scène de la sociabilité, mais va garder une charge érotique particulière (non nécessairement consommée), dans un phénomène d’attente et de tension amoureuses (avec la reprise du motif courtois de la dame inaccessible).

Plus tardivement, la chambre devient un lieu privé à potentiel érotique (c’est vraiment le cas à partir du XIXe) ; les boudoirs des dames peuvent jouer ce rôle dans les romans libertins voire pornographiques (La Philosophie dans le boudoir de Sade). Les scènes de toilette ne sont pas nécessairement des scènes de nudité (on se met très rarement nu jusqu’à l’hygiénisme du XIXe siècle, et la pratique reste peu courante encore dans la première moitié du XXe siècle), mais elles gardent une charge érotique, en permettant un partage d’intimité tout en restant des moments de la vie sociale (donc : le sexe est possible, mais est loin d’être automatique).

Les espaces publics : la notion d’espace public a elle aussi une longue histoire. Deux types d’espaces peuvent être compris comme espaces publics : les espaces naturels ou sauvages et les espaces de sociabilité, notamment urbains.

Les espaces naturels ont pu, en l’absence notamment d’espaces réellement privés, être privatisés pour des événements érotiques. Le Moyen Âge distingue nettement les espaces civilisés (les espaces cultivés et urbains, où les règles de vie sont respectées) des espaces sauvages inquiétants, dont les forêts constituent le principal exemple. C’est en effet dans les forêts, espaces en-dehors des règles, et hors du ban, que se réfugient Tristan et Iseut ; ce sont les forêts qui accueillent également les brigandages de toutes sortes. Ainsi, les espaces sauvages, par leur éloignement et l’absence de tout contrôle, sont des espaces anarchiques fortement connotés jusqu’au XIXe siècle en Europe. Rappelons-nous que ce sont dans les bois que se seraient réunies les femmes accusées de sorcellerie et qu’auraient eu lieu les sabbats, souvent imaginés comme des lieux de copulation collective et transgressive (rapports contre-nature, hommes diable, animaux).

Les espaces naturels restent, après le Moyen Âge, des espaces colorés d’un certain érotisme. Celui-ci peut toujours se référer aux lieux sauvages du Moyen Âge (notamment pour les brigands des romans picaresques), mais c’est surtout l’image d’une nature accueillante et civilisée qui prend le dessus avec le modèle de la pastorale, particulièrement illustré avec L’Astrée d’Honoré d’Urfé. Dans ce genre de textes, la nature est vallonée et civilisée : elle est habitée par des bergers galants, qui s’échangent des mots d’amour et content fleurette. La pastorale n’est pas dénuée d’érotisme, mais elle ne met pas en œuvre une sexualité qui serait une transgression de ces codes : elle va plutôt jouer à flirter avec les limites de la transgression, sans amener de consommation charnelle. Ainsi, Céladon va se travestir, voir la nudité d’Astrée, les corps se rapprochent mais sans que le trouble ne soit suivi de conséquences corporelles (pour plus de détails : « Le serpent dans la bergerie », Figures II, G. Genette).

Les espaces naturels peuvent être accueillants, et les peintures bucoliques peuvent se montrer comme des cadres propices à un érotisme discret. Néanmoins, ces lieux peuvent eux aussi être privatisés : les grottes naturelles, qui peuvent être aménagées, ou les différents bosquets et buissons peuvent constituer autant de refuges discrets, qui seront proprement érotiques dans La Nouvelle-Héloïse (Rousseau) : c’est un bosquet qui accueille les amours de Julie et de Saint-Preux. Le motif du buisson accueillant est relativement topique, et se retrouve jusque dans la poésie expressionniste et tourmentée de Georg Trakl (où il s’agit d’une relation incestueuse : on est alors à la fois dans la pastorale et dans l’espace sauvage de la forêt comme espace de la transgression).

Dans un tout autre registre, plus bas, les lieux publics urbains peuvent se révéler particulièrement propices aux rencontres charnelles. Les espaces extérieurs comme les rues ou les porches des immeubles sont alors des espaces de prostitution pour les couches les plus populaires. Il faut se rappeler que l’éclairage public est une invention de la seconde moitié du XIXe : les rues sont donc dangereuses, car peu pavées, embourbées (ce sont des égouts à ciel ouvert) et sombres. Les gens doivent garder leur lanterne avec eux pour éviter la nuit noire (les lanternes sourdes permettent d’éclairer sans être soi-même visible, ce qui apparaît particulièrement dans les romans d’aventures). Les rues sont donc des lieux dangereux, où une femme de haute naissance ne peut en aucun cas se promener seule, de jour comme de nuit (cf. Mathilde qui se cache des marchands). Les promenades de nuit sont donc toujours dangereuses et aventureuses : elles sont souvent l’occasion d’enlèvements, voulus ou non, souvent pour des raisons amoureuses. La nuit est ainsi un moment favorable : deux personnages qui se retrouveraient de nuit dans un espace privé sont ainsi à considérer comme suspects (atteinte à la réputation des dames par exemple, cf. La place royale de Corneille ou Mathilde dans la rue dans Le Rouge).

Dans les lieux fermés, différents espaces de sociabilité sont mal fréquentés, et propices aux différents débordements (jeux, alcool, athéisme, sexe). C’est le cas des tripots (jeux), des théâtres fixes ou ambulants, comme des opéras, et en particulier des loges des actrices, qui sont souvent aussi des prostituées (cf. les accusations de Rousseau dans La Lettre à d’Alembert sur les spectacles, les romans picaresques comme Le Roman comique de Scarron, la lettre d’une actrice que l’on trouve dans les Lettres persanes de Montesquieu jusqu’à la Nana de Zola). Les théâtres ambulants (théâtres de tréteaux en France) sont particulièrement propices à ce type de débordements (beaucoup de farces jouées, public populaire et peu regardant). Les auberges et les cafés sont également des lieux considérés comme dangereux, comme le montrent les difficultés de Julien Sorel suite à sa visite au café de la girafe d’Amanda Binet.

Quelques personnages hauts en couleur :

  • le libertin ou esprit fort : changement de sens entre le XVIIe et le XVIIIe, de l’athéisme au libertinage sexuel. L’esprit fort est celui qui s’affranchit (libertinus désigne un affranchi en latin) de la morale religieuse, puis des codes sociaux. Les jeunes libertins sont aussi appelés petitsmaîtres au XVIIIe : la multiplication des « conquêtes » amoureuses, si possibles difficiles, est alors un but en soi (cf. Les liaisons dangereuses). Parmi les accusations de libertinage, se trouve celle de sodomite, soit d’homosexuel masculin (on a longtemps imaginé que les femmes ne pouvaient pas être « coupables » de pratiques considérées comme déviantes) ;

  • l’actrice et la femme de spectacle en général : comme l’a montré l’étude des lieux de spectacle, les actrices sont souvent considérées comme des prostituées, ce qui pouvait correspondre à une réalité sociologique (les acteurs ont longtemps été excommuniés et enterrés hors des terres consacrées) ;

  • l’aventurière : un aventurier est un homme qui cherche l’aventure, et souvent le scandale, avec une nuance péjorative. Cette nuance péjorative est plus morale en ce qui concerne les femmes : les aventures sont ainsi dans un mode de vie dissolu et dans un affranchissement moral (cf. avoir une aventure) ;

  • les bergères et les paysannes : elles sont les héroïnes des romans pastoraux, mais sont les proies faciles des libertins (Dom Juan, On ne badine pas avec l’amour). Elles sont considérées comme plus proches de la nature que les femmes des hautes classes, en particulier urbaines, et donc fantasmées pour des mœurs naturelles, voire animales ;

  • le naïf : le personnage du jeune naïf, qu’il s’agira donc d’éduquer, est un personnage topique des romans libertins, comme on le trouve dans Les égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon fils. Cette éducation est alors bien souvent sexuelle (mais pas nécessairement). Le pendant féminin : l’oie blanche (Cécile de Volanges, Justine).

2- Narration

Si les situations diégétiques peuvent amener à se méfier, c’est bien souvent par des jeux de narration implicite que se démasque les relations sexuelles discrètes des personnages. Il s’agit ici de se rendre compte que les différentes fonctions du narrateur peuvent être mises à profit pour laisser entendre au lecteur ce qu’il ne lit pas :

Fonction de régie : la fonction de régie peut être particulièrement exploitée dans le cas d’allusions sexuelles discrètes (mais pas seulement). C’est ainsi que les ellipses doivent particulièrement attirer l’attention : qu’est-ce qui n’a pas été dit dans cette rupture textuelle ? Surtout si la situation diégétique est propice à un tel moment. L’extrait du Rouge nous montre également que cette ellipse est suivie d’une analepse sur ces moments passés dans la chambre de M. de Rênal : les ruptures de la linéarité textuelle doivent toujours être interrogées. Dans le cas d’une ellipse brève, donc d’un texte qui reste évasif sur la réalité d’un rapport charnel, il s’agit de faire alors particulièrement attention aux changements d’état des personnages : ainsi, une tristesse peut être le signe d’une relation sexuelle (Aristote, animal triste post coïtum), les changements d’états sociaux officiels ou non (Tess d’Uberville considérée par Alec comme sa femme en raison de leur relation sociale dans le roman de Hardy, ou Mathilde qui elle-même pense être la femme de Julien), les changements dans les relations des personnages (proximité des corps et familiarités « permises » par une nouvelle intimité gagnée), etc.

Si les ellipses jettent un voile discret sur la réalité des corps, les jeux de focalisation peuvent se montrer plus proches des conditions des actes eux-mêmes, tout en détournant le regard du lecteur (ou des personnages). Ainsi, de longues considérations abstraites peuvent jouer le même rôle qu’une ellipse, tandis qu’une attention longue prêtée à des éléments du décor (regard par la fenêtre, au plafond, etc.) peuvent imiter le regard prêté au personnage, notamment dans des rapports non joyeux, et éventuellement non consentis. Inversement, le trouble d’un personnage peut être manifesté par son attachement à regarder ou à noter certains éléments, comme quand Julien revient, à plusieurs reprises (II, 8) sur le large décolleté de Mathilde (qui est donc évocateur pour le jeune homme).

D’une manière générale, il faut toujours regarder ce qui n’est pas dit par le texte, surtout lorsqu’il y a une insistance sur un non-dit : ainsi, si l’on parle de livres que l’on lit d’une seule main, il s’agit de se demander où se situe l’autre.

3- Stylistique

Il s’agit dans cette partie de continuer à s’intéresser aux événements éventuellement cachés dans la diégèse et de leur transcription par la narration ; ce sont cependant les détails du texte, sa stylistique, qui seront abordés ici.

De nombreuses figures de style permettent en effet de dire sans dire, c’est-à-dire de dire par des tournures indirectes. Ainsi, les métaphores, métonymies, périphrases, ou détournements de sens peuvent être utilisés pour faire allusion à des relations sexuelles. Ce sont les codes de la « littérature gazée » (littérature libertine).

Périphrases : la périphrase est la figure la plus utilisée lorsqu’il s’agit de décrire une relation charnelle. Ainsi, dans La Recherche du temps perdu de Marcel Proust, faire l’amour se dit, pour Odette et Swann, par l’expression « faire catleya » (le catleya est une orchidée particulièrement appréciée des personnages). Le jeu érotique permet ainsi la désignation des relations sexuelles. Ces périphrases peuvent se faire particulièrement précises, comme dans les Liaisons dangereuses :

J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faire si peu de cas : comme si ce n’était rien, que d’enlever, en une soirée, une jeune fille à son amant aimé : d’en user ensuite tant qu’on le veut, & absolument comme de son bien, & sans plus d’embarras ; d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même exiger de toutes les filles dont c’est le métier, & cela, sans la déranger en rien de son tendre amour, sans la rendre inconstante, pas même infidèle – car, en effet, je n’occupe pas seulement sa tête ! – en sorte qu’après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire, sans qu’elle se soit aperçue de rien. (Lettre CXV)

L’expression à décrypter fait référence aux pratiques des femmes se prostituant (celles dont c’est le métier) : le plus grand tabou est alors celui de la sodomie, qui a une valeur symbolique pour signifier, dans l’échelle de valeurs du libertin, la dégradation morale de Cécile de Volanges. De même, dans Les infortunes de la vertu de Sade, où Justine raconte les mésaventures que lui font subir des moines paillards :

ses ignominieuses passions s’assouvissent dans un lieu qui m’interdit pendant le sacrifice le pouvoir de me plaindre de son irrégularité.

Il faut ici décrypter la périphrase : les passions font évidemment référence aux ardeurs sexuelles du moine dépravé ; c’est alors l’impossibilité de parler (de se plaindre) qui permet de comprendre que le lieu donc il est question est la bouche, et qu’il s’agit donc d’un rapport bucco-génital contraint (une fellation).

Euphémismes : un euphémisme est une façon de dire le moins pour dire le plus. Ainsi, des mots de sens abstraits peuvent désigner des choses considérées comme basses, voire prosaïques : c’est ce que l’on voit sous la plume de Valmont, écrivant à la Marquise de Merteuil (lettre CX) à propos de Cécile de Volanges :

Je l’y ai déjà reçue deux fois ; & dans ce court intervalle, l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances ! je n’ai excepté que les précautions. (Lettre XCVI)

Les « complaisances » désignent des jeux sexuels non procréatifs, les « précautions » les moyens de contraception, pour éviter une grossesse (qui arrivera à Cécile de Volanges).

Les litotes peuvent fonctionner selon le même procédé (dire l’inverse pour dire l’intensité : je ne te hais point, Le Cid).

Métonymies : la métonymie désigne la figure selon laquelle on désigne la partie pour le tout, le contenant pour le contenu. Ainsi, certaines actions peuvent renvoyer à des actions érotiques : flux et reflux et maritime pour rendre le rythme érotique, jeu d’emboîtements pour simuler le coït, trouble pour certaines parties du corps par évocation d’autres parties, plus intimes. Ronsard apprécie particulièrement ces images évocatrices, qui permettent de telles lectures érotiques.

Certaines métonymies sont figées en symboles : c’est le cas de l’oreille, comprise comme symbole du vagin (allusions chez Rabelais, notamment dans le Tiers Livre, chez Bataille, de façon très explicite dans L’Histoire de l’œil, dans L’École des femmes de Molière, où la naïveté d’Agnès a un effet érotique pour le vieil Arnolphe, ce qui renforce alors les effets comiques).

Ainsi, la poésie amoureuse du XVIe peut évoquer régulièrement de petits animaux, comme les puces, dont la charge érotique est grande, puisque ces animaux proviennent du corps de la femme aimée elle-même, et évoquent ainsi un contact indirect avec celui-ci, tout comme les démangeaisons provoquées par leurs morsures peuvent rappeler l’excitation sexuelle. Il était alors courant de conserver ces puces et de les monter en bijoux. L’expression « avoir la puce à l’oreille » a bien une origine grivoise.

Rythmes : les rythmes des phrases, surtout en poésie, peuvent eux-mêmes être évocateurs des rythmes corporels.

Quelques figures particulières : lorsque la référence à des activités corporelles et érotiques à un fondement ludique, les jeux de mots et acrostiches peuvent être convoqués :

Calembour et jeu de mots : on entend autre chose de ce qui est dit.

Allographe : L.H.O.O.Q. (Marcel Duchamp). C’est en lisant à voix haute que les lettres prennent leur sens véritable et grivois.

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Contrepèterie : en inversant les sons, on retrouve un autre sens, souvent grivois. Ex. : « elle est folle de la messe ».

Syllepses : passages de sens abstrait à des sens concrets. La syllepse joue sur les différents sens d’un mot (le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas), mais les passages entre abstrait et concret sont particulièrement présents dans les textes à connotation érotique. Ceux-ci se trouvent particulièrement dans l’extrait du Rouge : ainsi, les transports sont à prendre dans un sens physique (il s’agit de jouissance). Ce qui était au départ une métaphore retrouve son sens concret.

Métaphores : une métaphore est une figure consistant à mettre en place une analogie entre deux éléments, un métaphorisé et un métaphorisant, sans passer par un terme comparatif. Il y a ainsi un sème commun aux deux éléments, ce sème (élément de sens) devant être signifiant (sinon la métaphore n’a aucun intérêt). Les métaphores se retrouvent beaucoup dans la littérature érotique, mais sont plus largement très présentes en littérature et en poésie : il s’agit ici d’apprendre à décrypter et à analyser une métaphore.

Les deux éléments peuvent être présentés de façon explicite : il s’agit alors d’ajouter un attribut métaphorique à un premier élément (l’Aurore aux doigts de rose, les doigts étant alors les rayons du soleil). On parle de métaphore in praesentia.

Elles peuvent également être plus implicites : on retrouve ainsi, avec les jeux de double sens, la possibilité d’une seconde lecture (ou d’une plaisanterie plus ou moins fine lorsque la métaphore est explicitée). Ce sont des métaphores in absentia. On a en fait affaire à deux éléments, qui tous deux font référence à une comparaison absente :

La métaphore est celle d’une zone géographique à explorer, comme le montrent le titre et le refrain. Si le corps et le pays peuvent faire l’objet d’une métaphore filée tout au long de la chanson, c’est le voyage, ou, plus prosaïquement, l’exploration, qui amène la coloration érotique de la chanson (renforcée par la mention des corps et de la nudité).

Cette métaphore du corps à explorer est très présente en littérature ; attention cependant, la célèbre carte du tendre de Mlle de Scudéry est la concrétisation spatiale, sur une carte métaphorique, des états mentaux des amants, et non le lieu d’une exploration corporelle.

Décrypter la métaphore signifie alors qu’il faut trouver l’élément commun aux deux éléments (le métaphorisé et le métaphorisant), et analyser, au fur et à mesure du texte, comment les deux images peuvent être entremêlées pour créer des images poétiques et éventuellement évocatrices. C’est ainsi qu’il faut prendre en compte les inadéquations sémantiques entre les différents termes : les noms ou adjectifs faisant référence à la géographie de lieux et leur juxtaposition à des termes corporels. Les éléments de détermination nominale (compléments du nom, adjectifs, etc.), les verbes, les compléments circonstanciels doivent être soigneusement définis, et rattachés à leurs champs lexicaux d’origine.

Topiques et symboles : de nombreuses métaphores ont connu un succès important, et sont donc devenues des topiques ou des symboles habituels. Pour rappel, la catachrèse est une métaphore usée par l’habitude (ex : un pied de chaise), les symboles étant cependant considérés comme compris de tous, mais étant toujours ressentis comme tels. Ainsi, les images de l’amour courtois médiéval, réactualisées par les blasons du XVIe, ont permis de mettre en place un répertoire de topiques habituelles : les arcs désignent les sourcils depuis Scève, qui réfère à une dame-guerrière, le marbre permet de qualifier la poitrine (blancheur et fermeté), etc. Plus prosaïquement, c’est un même mécanisme qui a permis de faire entrer l’expression « petite mort » comme locution périphrastique de l’orgasme. Les métaphores du feu et des flammes pour désigner non seulement les sentiments amoureux, mais également les sensations physiques, sont bien entendu particulièrement présentes.

Les légendes ou l’histoire naturelle ont pu amener à considérer certains animaux comme porteurs de connotations, comme le lièvre, animal symbolisant la concupiscence, ou le lapin, dont le premier nom était conil : les connotations attachées à l’animal ont été aussi fortes que son nom a dû être changé (conil > con, cunnilingus).

Les femmes ont été particulièrement comparées à des animaux de toutes sortes, ce qui est assez éloquent sur la place laissée aux femmes dans nos sociétés. Les comparaisons peuvent également être florales (cf. le verbe déflorer) ou fruitières (abricot, figue, les figues se retrouvant notamment dans le Tiers Livre).

4- Pragmatique

Les rapports sociaux entre hommes et femmes ont connu une certaine évolution au cours du XXe siècle, et vont vers une plus grande liberté et une plus grande autonomie (non encore acquise cependant) des femmes. La très forte polarisation du monde en deux sexes est accompagnée d’un grand nombre de stéréotypes considérés comme naturels. C’est ainsi que les femmes doivent défendre leur vertu, c’est-à-dire ne pas avoir de rapports sexuels, surtout hors-mariage. Au contraire, les rapports sexuels, dégradants pour les femmes, sont toujours considérés comme valorisants pour les hommes : c’est ainsi que des libertins comme Valmont peuvent être amenés à tenter de multiplier des « conquêtes » et à rechercher des « proies » difficiles. Il faut alors observer qu’un certain nombre de métaphores sont issues du vocabulaire de la vénerie (de la chasse) ou de la poliorcétique (art d’assiéger les villes) : les femmes sont considérées comme passives ou, tout au plus, dans une posture de défense face à des hommes qui attaquent leur vertu (c’est-à-dire leur chasteté). Ces métaphores et conceptions des rapports sociaux sont toujours bien présentes, comme le montrent un verbe comme « draguer », issu du vocabulaire de la pêche au gros, ou des expressions comme « choper ».

À cette inégalité des rapports sociaux s’ajoutent une non-prise en compte du consentement : Valmont peut ainsi expliquer à Merteuil son droit imprescriptible à l’autorité, donc à la force :

Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté si tôt l’amant chéri ; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Epargnez-vous tant de peine, je n’en ai employé aucune. Tandis que, maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphiez par la finesse ; moi, rendant à l’homme ses droits imprescriptibles, je subjuguais par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n’avais besoin de ruse que pour m’en approcher, & même celle dont je me suis servi ne mérite presque pas ce nom2.

L’évanouissement peut être considéré comme une façon de céder avec pudeur, et le rapport sexuel qui le suit n’est pas nécessairement considéré comme un viol. Le viol lui-même a longtemps été considéré comme un vol ou une atteinte à la propriété d’hommes, et non comme une atteinte à l’intégrité physique d’une femme, éternelle mineure du code napoléonien. Il est à noter que le viol conjugal n’existe dans le droit français que depuis 1992, et fait l’objet de très peu de plaintes, et a fortiori de condamnations. Les différents procédés d’euphémisation et de détours métaphoriques vus pour traiter de relations sexuelles peuvent également être une façon d’atténuer la violence de certains rapports physiques, le détour en amortissant la visualité, et comme un amoindrissement de la violence symbolique de ce type d’agressions. Les effets de comique qui peuvent accompagner de telles descriptions sont aussi à rapprocher de ces atténuations de la violence exercée à l’encontre des femmes dans le monde contemporain.

Quelques mots parfois oubliés : con, foutre, appareil (le plus simple appareil = nudité), vit, décharger, gamahucher (masturber, beaucoup chez Sade), braquemart, etc.

Grossesse : embarras, être dans de bonnes espérances/attentes/espoirs, travail, délivrance (accouchement), douleurs de l’enfantement = accouchement, etc.

Quelques faux amis : caresses n’a pas toujours un sens concret en langue classique, mais peut être abstrait, le sexe ne désigne pas toujours l’activité, mais fait souvent référence aux femmes (les hommes étant, évidemment, considérés comme neutres et universels).

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