Dénoncer le sexisme, est-ce tuer l’art ?

Dénoncer les dénonciations de sexisme en art devient une réaction courante, épidermique, depuis les manifestations accompagnant les sorties de Woody Allen ou de Roman Polanski, à l’étude des représentations sexistes au cinéma, nouvellement représentées par l’appel « Balance ton film », jusqu’aux appels à balayer les discriminations dont les femmes sont victimes dans le monde du cinéma. L’étude même des représentations peut se trouver critiquée par ceux et celles qui en sont les professionnel·le·s, comme Laura Kipnis, professeure de cinéma féministe. C’est alors la menace de la censure et du puritanisme qui pèserait sur l’art, la fabrique de l’œuvre et les grands génies, bien souvent aussi des grands hommes, qui se trouve agitée comme un chiffon rouge bien commode – exactement comme #Metoo est accusé d’encourager la délation.

Réduire la question du sexisme au cinéma et, plus généralement, en art, à une question de morale et de censure me semble d’une monumentale mauvaise foi; il s’agit en outre d’une grande réduction d’une question essentielle, celle de l’art, de ses représentations et de son public. La question est d’abord, et avant tout, artistique. La notion de la culture du viol, introduite en France par le blog Antisexisme, regroupe l’ensemble des croyances et des représentations qui entérinent la domination masculine (et donc, l’oppression féminine), reposant en grande partie sur l’idée d’une disponibilité sexuelle (et reproductive) des femmes, au profit des hommes. Elle regroupe ainsi l’ensemble des discours, de toutes sortes, qui légitiment et entérinent les représentations sexistes et sexuelles: l’art n’est évidemment pas exempt de ces reproches, qu’il s’agisse de littérature (la poésie amoureuse compose par exemple un magnifique recueil d’enfermement symbolique des femmes), de peinture (orientée vers un male gaze et l’objectivation des femmes), de musique (chantant les stéréotypes sexistes), de jeux vidéo ou encore de cinéma.

Male-Gaze-Rear-Window

Nous vivons depuis plusieurs millénaires (au moins) dans une culture patriarcale et sexiste qui, en toute logique, produit une culture elle-même patriarcale et sexiste. La découverte de ce simple fait peut conduire à un certain désespoir, parfois teinté d’ironie, et à dresser les listes de livres ou de films à voir avant de prendre la pilule rouge du féminisme. Il est en effet souvent affligeant de voir ou de revoir des œuvres que l’on a aimées, et qui se révèlent effroyablement réactionnaires, comme les grands films de Woody Allen. Faut-il pour autant ne pas regarder les films, ne pas lire les livres considérés comme sexistes ? Faut-il craindre la morale, le « réflexe de censure » regretté par Laura Kipnis ?

La question du sexisme des œuvres d’art trouve enfin, après de nombreuses polémiques éparses, un terreau fertile: elle nous conduit à remettre en question les présupposés des discours et des représentations qui fondent notre imaginaire et, donc, notre quotidien. Elle remet également, plus largement, en cause la fabrique des œuvres. La mise en avant du male gaze dès 1975 par Laura Mulvey dans son article « Plaisir visuel et cinéma narratif » a en effet établi que la majorité des films tournés et diffusés se pense pour et par un regard masculin, conduisant à l’auto-objectivation des femmes, qui intériorisent ce regard masculin – et se voient alors comme des objets, et non comme des sujets. Quelques stéréotypes narratifs, comme celui du « Rape and Revenge« , alimentent encore le fantasme des hommes – fantasme toujours masculin, même quand ils se pensent femmes. L’épuisement consécutif à ce matraquage culturel, rendant impossible jusqu’au divertissement ! – conduit à de nombreuses analyses des œuvres, que ce soit au cinéma, pour la question du sexisme ou plus largement des discriminations, en littérature, etc. Ce sont justement ces analyses qui se trouvent sous le feu des critiques: Touchez pas au génie. La mise en place de comités de lecture dans certaines maisons d’édition a ainsi conduit à de hauts cris après la parution d’un article de Slate: l’auteur serait vraiment mort! Nous vivons dans un monde politiquement correct! Et ce serait, sinon la fin du monde, du moins celle de l’art.

Un léger recul relativise amplement cette vision alarmiste: l’auteur n’a été sacré qu’au XIXe siècle, comme l’a montré Paul Bénichou; il semble déjà tombé de son piédestal. Cette notion d’auteur est par ailleurs très relative quand on prend en compte les œuvres, comme les études, collectives: qui est réellement l’auteur d’un film ? d’un jeu vidéo ? Il serait temps d’en finir, réellement, avec cette image d’Épinal, qui n’est finalement qu’une bondieuserie dans un monde marqué par la déréliction. Peu de danger donc, du côté de l’auteur, derrière lequel il serait bon, de temps à autre, de voir une autrice.

Interroger les œuvres reviendrait à refuser celles-ci ? Le « réflexe de censure » des étudiant·e·s de Laura Kipnis est surtout le résultat d’une projection de l’enseignante sur les propos de ses élèves. Critiquer l’amoralité, voire l’immoralité de films, qu’ils soient sexistes, racistes, validistes ou classistes, est d’abord une réaction épidermique à un monde devenu insupportable – dont le caractère insupportable est maintenant visible, trop visible. Le refus de voir, une nouvelle fois, entérinés les stéréotypes les plus réducteurs, n’implique pas la volonté d’un cinéma ou d’une littérature « simplistes » et répondant aux standards du « politiquement correct »: c’est, au contraire, l’appel à un cinéma, à une littérature, à des arts plastiques bien plus divers et complexes. Le female gaze est une première réponse; la construction de personnages féminins forts en est une autre. Questionner le sexisme et les autres discriminations présentes dans les œuvres n’est en aucun cas un réflexe pavlovien et hystérique: il s’agit plutôt de questionner la fabrique de l’œuvre, réfléchir un art non fainéant, fait d’une multitude de points de vue, un cinéma où le male gaze peut être identifié comme tel, et se trouver en concurrence avec d’autres regards, portés entre autres par des mouvements de caméra, un récit où un personnage immoral a toute sa place, et où les oppressions sociales ne conduisent pas à des facilités scénaristiques, mais à de véritables questionnements philosophiques et artistiques. Ce que demandent les féministes et les autres activistes, ce n’est ni la censure, ni le contrôle, mais un art de qualité, un art, finalement, fait pour ses multiples publics.

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2 réflexions sur “Dénoncer le sexisme, est-ce tuer l’art ?

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