Nous sommes tou·te·s des romanticistes

La dénonciation de quelque discrimination que ce soit, sexiste, raciste ou classiste, conduit en général au spectacle stupéfiant d’éditos convulsifs, d’épilepsie télévisuelles et de chroniques outrancières. C’est que, voyez-vous, questionner seulement la dimension idéologique ou morale de l’art reviendrait, in fine, à le tuer. Le mythe de l’artiste ou de l’auteur ne souffrirait aucune de ces contingences bassement sociales: après tout, il semblerait que l’art ne soit pas fait pour être vu, lu, contemplé et partagé par un public, bien souvent plus divers que ne le laisse penser la simple notion de lecteur idéal que l’on trouve théorisé chez Umberto Eco.

C’est que le public remue, râle, s’organise et finit par produire ses propres fictions, au grand dam des au-teurs; c’est que les profs s’organisent pour refuser la grammaire sexiste et ouvrir le système des accords; c’est qu’on n’attend pas l’Académie pour pratiquer la langue, si possible inclusive. Les débats récents sur l’écriture inclusive, volontairement mal comprise et caricaturée, ont mis au jour la peur d’une remise en question d’un patrimoine (jamais d’un matrimoine), qui fonderait le socle d’un territoire et d’un roman national. C’est en réécrivant la fable Le Corbeau et le Renard de La Fontaine qu’on a voulu montrer que les féministes déformaient le passé et l’héritage français ! La Fontaine, considéré comme l’Homère français, n’a pas été un choix fait au hasard.

Finalement, en regardant les choses avec un peu de recul, la sanctification du patrimoine littéraire que l’on fait semblant de lire et de comprendre (jamais l’orthographe de Ronsard ou de Rabelais n’aurait été modernisée !), est la véritable censure: il ne faudrait pas remettre en question et notre héritage façon Lagarde et Michard, et notre façon de lire – toujours dans l’anthologie, la mort de l’auteur étant maintenant intouchable.

Que nous disent les nouveaux hérauts patrimoniaux ? Nous voudrions la mort de Coluche et déterrer Desproges, mettre fin à la galanterie et à la séduction si gauloises, refuser le jeu de l’histoire. Et c’est peut-être cela qui, justement, nous motive: nous ne sommes pas les membres de ce petit village d’irréductibles gaulois étanches au sexisme de la société; nous ne vivons plus au XVIe siècle et nous avons compris que la fine amor – l’amour courtois – n’est qu’un piège pour garder les femmes chez elles, sanglées dans leur vertu; nous refusons de rire en entendant « Monique, deux qui la tiennent, trois qui la niquent ». Et ce n’est pas que nous organisons des autodafés ou des bûchers: c’est que nous voulons un art qui soit de notre époque, pour nous, et que nous étudions avec les outils et la pensée de notre temps.

Nous voulons toujours lire nos vieux livres, nous voulons toujours voir nos vieux films, mais nous ne pouvons pas le faire avec les yeux presbytes des générations qui nous ont précédées: nous sommes de notre temps. Et c’est bien cela qui nous fait revivre l’histoire littéraire et artistique: c’est de la voir, de la vivre et de la relire avec des yeux irrigués d’un sang neuf. N’est-ce pas ce qu’écrivait Stendhal, dans son Racine et Shakespeare ?

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Le romanticisme est l’art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible.

Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands-pères.

(Racine et Shakespeare, p. 1823-1825)

Nous vivons à l’époque de Twitter et d’Internet, de #Blacklivesmatter et de l’intersectionnalité; nous voyons la chute d’Harvey Weinstein et les dégagements de Polanski et de DSK: pourquoi le divertissement et l’art échapperaient à ce balayage de l’ancien monde ? Nous sommes le PUBLIC.

Vous ne pouvez plus rire de tout, parce que nous ne sommes pas n’importe qui; vous ne pouvez plus nous accuser de tuer la culture, c’est vous qui la pétrifiez.

Nous lisons, nous écrivons: nous n’attendons plus ni votre avis, ni votre aval, nous produisons la culture, la pensée et l’art d’un temps qui n’est plus le vôtre.

Nous sommes les autrices de demain.

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