Candide au pays des savants

Après quatre années de thèse, et trois années de réflexion (intense) sur quelques métaphores renaniennes, j’arrive enfin à esquisser l’analyse que je développerai dans ma thèse: les métaphores chez Renan, finalement, n’en sont pas tant que ça. Un résultat aussi époustouflant devrait, si tout se déroule comme prévu, me permettre de boucler ma thèse, repenser la théorie de la métaphore et, au bas mot, conquérir le monde. Pour le moment, le travail reste lent et me mène, doucement, à repenser à une remarque que m’avait faite un collègue: mes étudiant·e·s, « l’homme de la rue » (je reprends ses termes) ont un avis pertinent, que les scientifiques devraient prendre en compte, et si j’écoutais réellement mes étudiant·e·s, je verrais bien qu’ils et elles m’apporteraient un nouveau regard sur le roman que j’ai choisi comme support de mon cours, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Je passe sur les aspects les plus insultants de cette remarque apparemment frappée du bon sens – partir du principe que je n’écoute pas mes étudiant·e·s, sans avoir jamais mis les pieds dans un de mes cours, ni avoir discuté avec une seule des personnes qui ont pu y assister me semble bien ressembler à une vexation gratuite et, c’est le plus grave, certainement inconsciente. C’est, surtout, l’idée que n’importe qui pourrait apprendre quelque chose de pertinent, utile, nécessaire, peut-être ! à un·e universitaire, qui me paraît dangereuse, tout en étant d’un mépris hallucinant pour le travail énorme que, comme mes collègues, je fournis jour après jour. 

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Ma propre expérience d’enseignante m’a montré ce fait simple, quoique triste: non, jamais mes étudiant·e·s n’ont changé ma lecture de Stendhal. Ils ont pu relever des passages qui ne m’avaient pas interpelée, m’amener à réfléchir à un détail ou à une question de civilisation; ma lecture du roman – due à mes vingt-cinq lectures et aux cours suivis pour passer l’agrégation comme à ma propre expérience de la littérature et des études littéraires – n’a pas changé en les écoutant – attentivement, à chaque exposé, en lisant chaque dissertation et en répondant à un nombre invraisemblable de courriels. Peut-être suis-je trop obtuse, peut-être suis-je capable, comme le capitalisme, de reprendre la contradiction à mon compte; peut-être aussi suis-je, dans ce (petit) domaine, parfaitement experte.

Candide pourrait-il, en arrivant au pays des savant·e·s, renverser tous les systèmes sus ? La chose est certes plaisante, et elle n’est pas impossible: elle est d’ailleurs un topos littéraire et culturel: le savant étourdi, perdu dans ses recherches, en oublierait le simple bon sens, du professeur Cosinus qui oublie d’aller au bal, à Tournesol, obnubilé par son pendule. Ce motif, inspiré de quelques savants réellement distraits, comme le professeur Picard, n’est pas dénué de quelque réalité; il est aussi, et surtout, un ressort comique facile pour nombre de fictions et de récits populaires. Je crois qu’il serait bon, quand on parle de travail, de se rappeler que, par définition, « l’opinion a, en droit, toujours tort »: quelle que soit l’hypothèse émise, celle qui n’est ni travaillée ni vérifiée ne peut, pour Bachelard, revendiquer un quelconque statut de vérité. Autrement dit, ce n’est pas le statut de scientifique ou d’universitaire qui fonde l’expertise, mais le travail impliqué par ce statut – et qui peut-être fourni en dehors des cénacles établis.

Il me semble qu’en fait, c’est le soupçon porté sur l’intellectualisme qui se fait jour derrière une telle remarque. Adopter des pratiques de pédagogie inversée, horizontale, ludique, ne signifie pas que nous arrivons à une horizontalité des savoirs. Pour ce qui est des études littéraires, mes étudiant·e·s arrivant en première année ne m’apprendront rien avant de longues années d’études, non parce qu’ils et elles n’en sont pas capables, mais parce que ce travail – que j’accomplis depuis bientôt quinze années que j’ai obtenu mon baccalauréat – prend du temps. Penser la métaphore chez Renan m’aura pris au moins trois années – et je sais que je ne suis pas au bout de mes peines, comme de mes joies. Les universitaires, quel que soit leur domaine de spécialité, ont commencé en Candide; c’est une chose rarement dite, mais peu oubliée.

Cette méfiance à l’égard des scientifiques et des universitaires me semble révélatrice d’une peur de l’intellectualisme et, plus généralement, des intellectuel·le·s, pourtant plutôt mis·es en difficulté en France comme dans le monde. Aurait-on peur de l’effort nécessaire à fournir pour toute chose valable ? Il paraît en tout cas peu vraisemblable de voir un tel reproche adressé à un·e spécialiste de physique nucléaire, ou de trouver acceptable qu’un enfant pratiquant le vélo à petites roues coache un coureur du Tour de France. Il n’y a aucune honte à avoir encore besoin de petites roues pour étudier un roman comme Le Rouge et le Noir; prétendre le contraire, c’est se risquer à voir les genoux des petits découvreurs des lettres écorchés sans aucune récompense de V.T.T.

2 réflexions sur “Candide au pays des savants

  1. Florian

    En tant que biologiste je suis toujours frappé par à quel point on demande aux chercheurs en « sciences humaines » (si ce terme à un sens) de prendre en compte l’avis candide, voire même le bon sens populaire. Demanderait on à un astrophysicien d’aller au café du commerce pour enrichir sa vision de telle ou telle théorie par la confrontation à l’avis candide du profane? Demanderait on à un mathématicien d’en faire autant?
    Il y a une idée latente comme quoi n’importe qui peut avoir un avis sur certaines disciplines, ce qui d’une part discrédite le travail des chercheurs de cette discipline, et d’autre part discrédite l’importance relative de ces disciplines par rapport aux autres. Cela aboutit par exemple à un non-dit que l’ont ressent tous dans le regard du grand publique: les « sciences dures » sont plus importantes ou plus nobles que les « sciences humaines ».
    J’aimerai bien un jour comprendre pourquoi les « sciences non dures & non-expérimentales » sont si mal aimées, et tant méprisées.

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    1. Ce n’est donc pas réservé aux études littéraires, ni aux sciences humaines ! Je suis vraiment désolée de me réjouir que nous soyons dans cette même galère…
      Je crois que plein de facteurs entrent en jeu, comme les faibles budgets (qui ont une répercussion symbolique), l’impression ensuite de pouvoir pratiquer soi-même ces disciplines (j’ai une bibliothèque, un potager, etc.) et, peut-être, la féminisation de ces recherches…

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