La réalité. C’est la peur allée. Avec le sommeil.

Les cris d’effroi et les étonnements devant les questions posées à Virginie Ettel, partie civile contre Georges Tron, par le président de la cour Régis Jorna, ont pu mener à des commentaires divers – ces questions étaient-elles déplacées, utiles, le ton convenable et adapté, la culotte bien placée, et tout cela ne serait-il pas, finalement, normal. Après tout, Georges Tron est un Monsieur si respectable ! Et il y aurait des confusions dans les dates.

Cette stupéfaction me laisse assez pantoise. Qui doute réellement du parcours scandaleux et humiliant des victimes de viol quand, par une série de miracles et d’acharnements, elles finissent par avoir le droit – le droit ne devrait-il pas être juste ? – de finir par témoigner aux assises ?

C’est que la réalité, bien souvent, échappe aux femmes, toujours soupçonnées de divaguer, imaginer ou surinterpréter ; leur manque de rationalité nuirait à leur(s) bon(s) sens, comme à ce simple constat: la réalité, c’est pas facile, ma petite dame, et surtout, ce n’est pas ce que vous croyez.

C’est ainsi que depuis maintenant des décennies, depuis des siècles que des femmes écrivent et dénoncent, le viol reste banalisé et correctionnalisé: c’est que du viol, en fait, ça n’en est pas vraiment – et le couteau ? et le couteau ? C’est la pauvre réalité masculine qui s’impose et qui dicte ses normes, celle qui voit dans un ton la recherche de la vérité – qui peut parler d’humiliations subies pendant une nouvelle humiliation ? Parce que le principe d’une enquête pénale, c’est de vérifier que la victime est une bonne victime – à savoir, une victime dont la réalité serait audible, sans aucune incohérence, une victime dont la réalité du viol correspond parfaitement à ce que l’on sait – ou croit savoir – du viol. Autrement dit, une victime dont la réalité cadre parfaitement avec la réalité masculine.

Il y a un hic. La réalité masculine du viol est, largement, un fantasme. Bien peu de violeurs de parkings armés, beaucoup de tontons, de papas et de papys; ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être réel. Et c’est pourtant ce qui se passe: les tontons, les papas, les papys violent leurs nièces, leurs filles et leurs petites-filles. C’est que la réalité de ces filles et de ces femmes, elle ne peut pas être vraiment réelle.

Ce que nous montre la couverture en direct, par les live tweets, du procès Tron, n’est ni un scandale, ni une nouveauté: ce que nous pouvons voir en face, c’est la cruelle banalité du déni de réalité d’un monde au masculin, refusant de voir la réalité de la violence patriarcale. Rien de bien surprenant dans ces questions: ce sont celles que toute victime a pu entendre, de ses proches à la police, au juge d’instruction, jusqu’à ses propres avocats; ce sont les questions réelles, banales, d’une justice qui refuse d’appliquer ses propres lois, qui se débat pour ne jamais intégrer la moindre avancée en psycho-traumatologie, qui refuse de comprendre que ces questions, insidieuses, critiques, dégageant jusqu’à la possibilité de répondre, sont justement celles qui entérinent la culture du viol.

Le procès Tron est maintenant reporté, à la demande des avocats de Georges Tron. Un coup dans l’eau, un nouveau, pour les victimes: il s’agit de faire retomber une émotion qui semble inédite – parce que nous ne voulions pas la voir. C’est que, sans la publicité orchestrée par les féministes – comment se faire entendre sans cela ? il est évident que Twitter a changé la donne – nous ne saurions, ou si peu, du procès Tron. Il s’agit visiblement, maintenant, de mettre l’affaire en sommeil – puisque si souvent, la réalité des femmes, c’est la peur niée, renvoyée au rêve, ou au cauchemar.

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