Internet et le féminisme (4): Youtube

Les derniers mois ont montré, dans le sillage de l’affaire Weinstein et du hashtag #metoo, une nouvelle visibilité du féminisme. Après avoir commencé à étudier, il y a un peu plus d’un an, les stratégies militantes féministes sur Internet (avec une présentation générale, un historique du harcèlement de rue et une analyse du militantisme sur Twitter), il s’agit maintenant de voir comment le féminisme s’empare de youtube.

Ce billet est un projet de longue date, qui n’a cependant pu aboutir plus tôt, faute de voir se mettre en place une véritable vague féministe sur la plateforme de vidéos en ligne. Les choses sont amenées à évoluer, sans qu’il soit possible d’indiquer les directions que prendra un avenir par définition incertain – d’avoir vu apparaître et grandir plusieurs chaînes importantes n’en laisse pas moins optimiste. Ces nombreuses vidéos permettent d’ores et déjà d’établir un premier état des lieux. J’ai fait le choix de ne pas inclure toutes les femmes vidéastes (heureusement trop nombreuses), sans pour autant me contenter des féministes revendiquées: il est au contraire plus intéressant d’observer le brouillage entre des vidéos féminines traditionnelles, et les différentes émancipations, qu’elles soient explicitement politiques ou non. Le relevé des chaînes ne peut donc être exhaustif, et le placement de cette frontière, comme le classement des chaînes, relèvent de choix qui auraient pu être autres.

Il me paraît important de donner une visibilité à tou·te·s ces vidéastes, n’hésitez donc pas à vous abonner à leurs chaînes ! Un merci spécial aux créatrices des Internettes qui ont bien voulu me signaler des chaînes en nombre.

1- Du life style au féminisme: les témoignages

La première catégorie de vidéos est aussi la plus fournie, et la plus fluctuante. Les vidéos de témoignages et de life style, voire de développement personnel, ont pour une part d’entre elles progressivement donné naissance à des vidéos plus ou moins franchement féministes. Ces catégories sont celles où les femmes sont les plus prolifiques sur youtube, comme l’a montré le succès de chaînes beauté, dont la plus célèbre est certainement celle d’Enjoy Phœnix. Les vidéos de maquillage et de discussion sont particulièrement formatées: elles adoptent le plus souvent le format du vlogging, avec une discussion face à la caméra – les hommes, en dehors des vidéos en direct du streaming, privilégient plutôt des textes lus ou appris. Les vidéos féminines favorisent au départ un sentiment d’entre-soi et d’apprentissage des codes de la féminité; les vidéos féministes qui émergent reprennent alors ces codes. Il s’agit le plus souvent de vidéastes affichant nouvellement leur engagement politique, que celui-ci soit plus ancien, ou récent. Ce changement d’orientation thématique me semble manifester une nouvelle politisation: c’est le cas de chaînes comme celle, très suivie, de La Carologie (165 k), jeune vidéaste adepte de développement personnel bienveillant, ou plus ponctuellement, d’Esther (93 k). Chez cette dernière, les témoignages de personnes extérieures sont assez fréquents, et invitent à la tolérance, tout en affirmant la nécessité du combat féministe, notamment pour des questions quotidiennes, autour du harcèlement et des violences sexuelles. La beauté n’est pas en reste, avec une vidéaste comme Simplement Debora (29 k), qui allie beauté et féminisme, tout en partageant ses points de vue.

La catégorie life style ouvre aussi la porte à un autre genre de vidéos, lui aussi fondé sur les témoignages et l’échange complice. S’y retrouvent des vidéos sex-positive, certainement inspirées de la vidéaste états-unienne Laci Green: c’est le cas de Clemity Jane (71 k), qui fait des revues de sex-toys en promouvant l’acceptation ludique de son corps, ou de Léa Choue (416 k), sans oublier les vidéos d’éducation sexuelle de Sexpedition (6,9 k), celles de Parlons peu mais parlons (502 k), des Chahuteuses (648) ou celles de Gode save the queen (193), ou encore le développement personnel, notamment amoureux, sur la chaîne Nina Luka (1,7 k). L’acceptation des poils (montrés) apparaît souvent dans cette catégorie, très influencée par les rythmes vifs et les incrustations actuelles des vidéos en ligne; le format de la storytime, témoignage personnel hérité de snapchat, s’y retrouve également.

2- Les comiques: rire des stéréotypes

Si la presse et les grands médias regrettent souvent la moindre représentativité des femmes vidéastes, la youtubeuse française la plus connue, Natoo (4,1 M), est une humoriste. Cette dernière peut d’ailleurs, sur sa chaîne ou comme invitée (feature) sur d’autres, revendiquer son féminisme. Comme d’autres femmes comiques, la question des stéréotypes de genre est un ressort comique régulièrement utilisé. La chaîne Le Meufisme (225 k) est une précurseure en la matière, renouvelée depuis par la télévision québecoise avec Les Brutes. La catégorie humour déploie une palette très large de vidéastes, des plus professionel·le·s aux plus démuni·e·s; le studio de production 4 (259k) a ainsi pu livrer la série Martin sexe faible, qui vise à inverser les stéréotypes. Plusieurs aspirantes comédiennes se lancent, probablement autant par militantisme que pour obtenir une vitrine: c’est le cas de Swan Périssé (156 k), d’Anna & Laura (5,4 k) ou de Camille et Justine (28 k). L’ancienne de Madmoizelle, Sophie Riche (112 k), pourrait appartenir à cette catégorie. Plusieurs vidéastes comiques abordent de temps à autre des thématiques féministes, comme Céline H. (12 k) ou Agnès D. (2,8 k).

Rire des stéréotypes ne laisse pourtant pas, malgré les revendications féministes, de questionner: s’agit-il de remettre en question ces stéréotypes, de les entériner ? Les vidéos comiques féministes sont le plus souvent d’abord des vidéos comiques, qui ne résistent pas toujours au plaisir d’une blague. Le manque de conscience et de formation politiques rend le plus souvent difficile une conscientisation large, le nom même de la chaîne du Meufisme, dérivé amusant de féminisme, étant à cet égard révélateur.

3- Les politiques et les pédagos: expliquer les concepts

Si le féminisme trouve aujourd’hui sa place dans des niches au sein des grandes catégories que sont le life style (plus largement que la beauté) et l’humour, d’autres se sont inspirées du genre, plus masculin, de la vulgarisation scientifique. Ce sont alors les vidéos pédagogiques qui ont su trouver leur place: les rubriques « Un pavé dans la mare » et Un cookie » de la chaîne de Gingerforce (43 k) ont ouvert le bal en France; elles ont trouvé leurs héritières avec Antisexisme (494), blogueuse dont on attend avec impatience les prochaines vidéos, Quesako (54) ou Super Pépette (7,3 k) pour les formats pédagogiques, Naïma sans filtre (1,1 k) pour des vidéos à mi-chemin entre la pédagogie et l’humour, Antastesia (142 k) ou, plus récemment Antitésie (8,7 k) pour les formats vlogs. En vulgarisation scientifique vloguée, la chaîne médicale, pour le moment inactive, de Martin Winckler (3,6 k), ne doit pas être négligée. La vulgarisation scientifique divertissante peut être l’occasion d’aborder, sur une ou plusieurs vidéos, des thématiques féministes, comme un top ou un état des lieux de l’avortement, à l’image de la chaîne Calidoscope (255 k).

Les revendications de deuxième vague quant au statut du témoignage trouvent leurs fruits dans le féminisme en ligne. Les vidéos de témoignages non vloguées ont ainsi une place importante, que ce soit chez Léa Bordier (42 k) (Cher corps) ou Elles aussi (175), chaîne créée dans le sillage #metoo. La vidéaste et ancienne journaliste Marinette (20 k) peut même être proche du documentaire transgénérationnel avec ses vidéos sur l’avortement.

Ce sont surtout les youtubeuses afroféministes qui, certainement en raison du travail à effectuer, s’adonnent le plus à ce genre: Naya (18 k), La Toile d’Alma (2,7 k), Nadjélika (239k) ou Keysholes & Snapshots (5 k) sont les plus connues, la dernière ayant été nommée par le concours organisé par l’association Les Internettes. Le féminisme islamique est quant à lui représenté, encore timidement, par  Foulard et féminisme (15). La toile francophone afro semble touchée par l’afroféminisme, comme le montrent des vlogueuses bien plus divertissantes (par exemple Leslinha Luberto, 27 k). La différence des vues, qui montre une percée encore restreinte pour les vidéastes uniquement politiques, n’empêche pas la diffusion des idées et des pratiques militantes, qui infusent ainsi par les jeux d’invitations et de citations, youtube étant d’abord un réseau social. C’est le militantisme afroféministe qui me semble actuellement le plus actif et le plus porteur !

4- Les vidéos cultures

La vulgarisation scientifique ne concerne pas que les hommes, et elle ne se cantone pas aux sciences expérimentales: le regard de Passé sauvage (27 k) permet de mettre régulièrement en lumière la part des femmes dans l’histoire et la préhistoire, quand Aude GG (43k) donne dans son émission « La Virago » des portraits dialogués de grandes femmes de l’histoire, quand la chaîne On se laisse la nuit (134) s’attache aux « mauvaises filles ». Nart (23 k), de son côté, dresse régulièrement des portraits de femmes artistes dans ses émissions. Plusieurs émissions de vulgarisation s’attachent à présenter régulièrement des portraits de femmes ou de thématiques féministes, comme La Prof (23 k), la chaîne consacrée à la musique Scherzando (13 k), la booktubeuse Opalyne (6,4 k).

Autre catégorie de vidéos dérivées de la vulgarisation scientifique, les analyses de pop culture traquent, à la suite de l’états-unienne Anita Sarkeesian (227 k), le sexisme des jeux, livres, films ou séries. Buffy Mars (9,1 k) est véritablement pionnière en ce domaine, dans lequel se distinguent aussi Les chroniques de Vesper (27 k) ou Docteur Pralinus (6,8 k). Le booktube n’est pas en reste: si je n’ai pas encore réussi à trouver de chaînes consacrées exclusivement au féminisme, des événements et des challenges, comme #femini-books, permettent de croiser et conseiller des lectures autour du féminisme, ou des vidéos ponctuelles, comme sur la chaîne Lunatrix Lovestrange (2,4 k).
La culture est aussi directement pratiquée: les vidéos artistiques de Solange te parle (304 k) manifestent directement son engagement féministe, peut-être plus individualiste que véritablement politique. Des courts métrages, souvent épars, se retrouvent ça et là, comme celui de Chloé Fontaine, Je suis ordinaire (157 k vues), ou celui co-réalisé par l’autrice de cet article,  L’île aux femmes (10 k vues), sur la chaîne Féminismes.

5- Les intersections: la multiplication des combats

Si le féminisme intersectionnel est particulièrement actif aujourd’hui, il est revendiqué par la plupart des vidéastes qui se déclarent féministes. Parmi, et au-delà de ces dernières, de nombreuses chaînes se placent au croisement de plusieurs thèmes, voire de plusieurs luttes. C’est le cas de la chaîne déjà citée Antastesia, qui allie féminisme et véganisme; c’est également le cas de la chaîne Vivre avec (19 k), qui propose vlogs, réflexions et revendications sur le handicap et le validisme, comme sur la bisexualité et le féminisme. Queer chrétien(ne) (2 k) développe des exégèses de la Bible avec un point de vue  queer, afin de recontextualiser et d’interroger les lectures homophobes de la Bible. Le choix du nom de la vidéaste est particulièrement révélateur de l’importance de la troisième vague féministe et des analyses queer en ligne, comme le montrent par ailleurs les témoignages sur sa transition de Tipoui ! (759),  Princ(ess)e LGBT (18k), qui recueille des témoignages et présente les grands moments de l’histoire queer, ou Mx Cordelia (12k), qui mixe lectures et thématiques LGBT.

Le youtube féministe actuel ne présente pas, comme d’autres genres de vidéos en ligne, une communauté structurée autour de quelques leaders et se déclinant en émissions de formats proches. Il présente au contraire une communauté nébuleuse, avec quelques sous-communautés, mais peu de liens forts semblent rattacher tou·te·s ces vidéastes. Les origines de ces femmes sont par ailleurs très diverses: la vulgarisation scientifique et la beauté, ou le life style, semblent constituer des pôles importants, tant par le ton que par le format adopté. De la discussion entre copines au partage de savoirs, le caractère dérivé de nombreuses vidéos montre une conscientisation progressive, voire récente, le plus souvent sur des thématiques précises et pédagogiques. Cette nouvelle vague est surtout marquée par le féminisme actuel de la troisième vague et le féminisme libéral. Alors que la plateforme de vidéos en ligne a maintenant 13 ans, le féminisme commence, doucement, mais sûrement, à s’y faire une place.

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Une réflexion sur “Internet et le féminisme (4): Youtube

  1. Ping : Retour sur L’Île aux femmes – ex cursus

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