Petit éloge du found footage ou l’école du spectateur

Alors qu’il est souvent décrié, un genre cinématographique me retient régulièrement, grâce aux discussions que j’ai avec mon compagnon, qui me l’a fait découvrir, et à l’émission à laquelle il participe: le found footage. Le genre n’a pas bonne réputation: il s’agit en effet le plus souvent d’un sous-genre du cinéma de genre horrifique. Alors que le found footage désigne en premier lieu le réemploi (le montage) de films déjà existants, souvent extraits d’archives, c’est en tant que genre narratif reposant sur une illusion de réalité qu’il est principalement connu aujourd’hui. Un found footage est un film de fiction qui joue sur l’illusion de véracité pour donner l’impression qu’il n’est pas une fiction, et donc qu’il est réel.

Si le genre est récent, l’intention est ancienne: le found footage se place dans la lignée de la fiction du manuscrit trouvé, dont l’exemple typique retenu par l’histoire littéraire est le Manuscrit trouvé à Saragosse (1814). Les exemples regorgent: si Le Rouge et le Noir se présente comme une chronique contemporaine, La Chartreuse de Parme a été retrouvée dans des archives, quand Les Liaisons dangereuses sont des lettres rassemblées, recueillies et publiées après la mort de Valmont. Même un roman comme La Nouvelle-Héloïse, de Rousseau, se présente comme l’édition d’une correspondance confiée, et non inventée. Ces fictions prennent: Rousseau a reçu des lettres de toute l’Europe, inquiètes pour Saint-Preux en deuil de Julie…

La fiction du manuscrit trouvé se trouve donc renouvelée avec le found footage. Si le genre pouvait être sentimental, il est aussi rapidement horrifique, comme le montrent les faux rapports d’Edgar Allan Poe dans ses nouvelles magnétiques. La fiction du manuscrit trouvé comme le found footage jouent en effet avec les signes de fictionnalité (quand il s’agit de présenter des canulars, discernables par un lecteur attentif, comme chez Poe), ou de véracité. Les nombreuses études qui ont tenté de percer le fonctionnement de la fiction se cassent les dents: il n’existe pas d’indices de véracité qui, de toute façon, seraient immédiatement copiés et fictionnalisés s’ils venaient à être établis. Cette impossibilité renoue avec les critères de scientificité établis par Karl Popper: il est impossible de prouver qu’une chose est vraie, mais seulement qu’elle ne l’est pas. Autrement dit, nous pouvons démasquer le mensonge et la culpabilité, mais jamais démontrer ni innocence ni vérité.

De ces apories théoriques naît la possibilité de mimer le réel, et de chercher à en donner l’illusion: sans remonter jusqu’à la condamnation du simulacre par Platon (et si les ombres de la grotte étaient les ancêtres du found footage ?), on peut rapidement constater qu’en littérature comme en cinéma le premier principe du genre sera de donner l’illusion d’être. Il s’agira donc, comme pour la grande majorité des œuvres, d’éviter les contradictions internes (les incohérences de l’intrigue, par exemple), comme, pour les tentatives réalistes, les contradictions externes (comme les anachronismes). Comme l’indiquent leurs noms, la fiction du manuscrit trouvé et le found footage (« enregistrements trouvés ») sont des genres caractérisés par la mise en scène de leur réception et de leur transmission au public: des indices de fictionnalité, recensés par exemple par Dorrit Cohn ou Käte Hamburger sont spectaculairement évités pour faire passer d’autres événements, le plus souvent surnaturels (et donc, normalement, soumis à la fiction) pour réels ou vraisemblables. Ces deux genres montrent ainsi comment, malgré une fin souvent tragique, des traces des personnages ont pu être conservées et transmises. La chose est rapide chez Stendhal, émouvante avec Rousseau, effrayante dans le found footage d’horreur.

Parce qu’il joue avec les codes qui délimitent, dans les sociétés occidentales, les œuvres documentaires des œuvres de fiction, les found footages sont des genres visant plus l’émotion que l’esthétique – quand ils sont réussis. Les moyens justifiant le genre sont d’ailleurs, le plus souvent, une entrave à une prétention esthétique: le found footage prend les allures des films amateurs, tournés avec des caméras de loisir et ballotant au rythme des personnages. Les introductions de ce genre sont en outre régulièrement pesantes: la diégèse justifie elle-même l’obtention de la caméra et la prise de vue dans des films comme Paranormal activity, non sans une certaine lourdeur.

Pourquoi, malgré ces obstacles esthétiques, regarder quand même des found footages ? Pour la même raison que d’autres lisent des sonnets. Le found footage est d’abord un genre à contraintes: comprendre ce qui en fait l’essence et voir comment, avec peu de moyens, les films sont produits et amènent une interrogation sur le genre et, plus largement, sur les frontières entre le réel et la fiction dans les œuvres. Du point de vue du plaisir du spectacle, le jeu sur le vraisemblable, plus accru dans ce genre, peut renforcer l’effroi ou, dans de plus rares cas, le comique comme le pathos.

Surtout, le found footage, qu’il soit ou non réussi, est une incroyable école du spectateur. Parce que le genre joue de l’absence de contradiction, il conduit dans le même temps à les rechercher – et cela, de manière extensive, comme l’a montré le plus grand succès commercial du genre, Blair witch project avec son univers étendu. Un found footage ne demande pas seulement à être vu, mais revu, analysé et commenté: le mystère des personnages disparus, comme celui de la réception du film, met en place entre l’équipe de réalisation et le public un jeu du chat et de la souris, une coopération combative, un bras-de-fer théorique et pratique.

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4 réflexions sur “Petit éloge du found footage ou l’école du spectateur

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