Interpréter, est-ce jouer ?

La gamification du monde va son train ; je la vois également dans le champ scientifique, universitaire ou pris dans un sens plus large. L’idée qu’interpréter un jeu, vidéo, jeu de rôle, ou une œuvre, littéraire ou cinématographique, serait soi-même jouer m’étonne un peu. Alors, interpréter, est-ce jouer ? Penser, réfléchir à une œuvre d’art (et je prends l’expression dans son extension la plus large), cela revient-il à pratiquer une activité ludique ?

Plusieurs choses peuvent en effet conduire à voir dans l’activité herméneutique un jeu: elle est plaisante, et son plaisir, potentiellement croissant, peut se confondre avec celui du moment ludique. Surtout, l’interprétation scientifique obéit à un certain nombre de règles, qui peuvent très bien être comprises comme des consignes de jeu: se dessine ainsi un espace interprétatif, correspondant à l’arène virtuelle ouverte par le jeu. La base même du jeu, la fiction lancée sur le mode du « et si ? » peut être une hypothèse scientifique, ensuite soumise à vérifications. Il est d’ailleurs possible, quoique la chose devienne plus compliquée d’imaginer une interprétation construite en collectivité – quand le jeu peut se pratiquer seul·e. Il est en outre tout aussi envisageable de ne pas tenir compte des enjeux carriéristes — nul besoin d’être de la profession pour interpréter, et le jeu se dispute de son côté à de très hauts niveaux de compétition. Malgré ces bons arguments, j’éprouve des difficultés à simplement rabattre l’interprétation sur le jeu – quand bien même j’ai essayé de me convaincre que la phonétique historique pouvait être pratiquée comme un jeu. Les moments de labeur, qui existent certes dans le jeu, me semblent trop longs et trop âpres – peut-être, d’ailleurs, que quand on en vient à ne plus ressentir de plaisir, on ne joue plus, mais on travaille. Les spécialistes de jeux vidéo, de cinéma ou de littérature que je connais ont souvent tendance à limiter l’usage simplement récréatif de ce qui était d’abord une passion, souvent mise à mal par la pratique professionnelle et le travail.

breughel

Le jeu et l’interprétation sont des activités immémoriales, retrouvées dans les vestiges archéologiques des différents chantiers dans le monde. Ils peuvent être assimilés l’un à l’autre, par exemple pour deviner l’avenir ou prendre des décisions: le hasard du dé peut alors avoir valeur d’ordalie. Les deux domaines ont cependant été distingués, et sont maintenant perçus assez distinctement: la religion judéo-chrétienne est passée par là. Deviner la volonté divine, ou la Providence, par le truchement du jeu pourrait conduire à tenter d’interférer dans les desseins supérieurs: les tentatives de divination comme le jeu sont ainsi proscrits – au moins officiellement.

L’interprétation, au contraire, reste profondément attachée à la religion, surtout monothéiste, surtout reposant sur un livre. L’établissement des textes qui constituent les livres sacrés des religions a en fait été long, anonyme et collectif ; le résultat final repose cependant sur la véracité, en raison du caractère révélé de ces textes. Comme il n’était pas possible de conserver, uniformément, une même lecture pour tous les textes retenus par le canon, il a fallu expliquer le sens de ces contradictions – et donc, interpréter. Cette nécessité interprétative est alors plus raffinée que celle du paganisme: le flottement des mythes polythéistes antiques ne rendait pas nécessaire de tels raffinements sophistiques. L’interprétation des textes sacrés est un exercice ancien, que l’on appelle l’exégèse; la pratique a été systématisée et théorisée pendant le Moyen-Âge judéo-chrétien, en élaborant la théorie des quatre sens de l’écriture, ainsi résumée par Augustin:

Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia.

C’est-à-dire: « La lettre instruit des faits qui se sont déroulés, l’allégorie apprend ce que l’on a à croire / Le sens moral ce qu’il faut faire, l’anagogie ce vers quoi il faut tendre ». Autrement dit, la Bible raconte une histoire, dont le sens premier est le sens propre ou historique, un sens allégorique (on peut expliquer une guérison ou un miracle comme une figure), un sens tropologique, ou moral (ce qui est raconté correspond à une représentation des combats mentaux des vices et des vertus) et un sens anagogique, qui parle des fins dernières (ce qui  se passera à la fin du monde). Cette grille de lecture n’existe que de façon résiduelle, dans les figures de l’allégorie, de l’hypallage élargi (le paysage est triste parce que le personnage l’est) ou dans un certain mysticisme. Il n’en reste pas moins que l’activité interprétative, fondée et modelée par les religions, s’est distinguée (historiquement) du jeu ; les consignes strictes des quatre sens de l’écriture ont été oubliées, mais elles conditionnent la tendance à l’interprétation permanente – parfois, au mépris du sens littéral.

C’est en étudiant Le Roman de la Rose, roman médiéval, que j’ai pris connaissance de la théorie des quatre sens de l’écriture. Le Roman de la Rose raconte l’histoire d’un jeune homme, qui raconte lui-même son histoire. Le printemps venu, ce jeune homme marche et voit la clôture d’un jardin: il y entre, découvre avec Courtoisie ses beautés, puis tombe amoureux de la plus belle des roses du jardin. Il se battra ensuite pour gagner son amour. Le sens allégorique de ce roman est immédiat: l’amour de la rose fait signe vers l’amour d’une femme. La présence de personnages allégoriques représentant les vices et les vertus facilite la lecture tropologique: les combats du jeune homme ne sont pas physiques, mais mentaux. La visée anagogique du roman est tout aussi limpide: c’est l’utopie courtoise qui est représentée, une utopie qui n’existe pas encore, mais qu’il s’agit de faire advenir. Aucun sens ne peut alors être privilégié: ce sont bien les quatre sens de l’écriture qui sont convoqués tout au long du texte, dans une sorte de concurrence entre le profane et le religieux. Mon regard de moderne s’attache alors, étrangement, au premier sens, littéral ou historique: c’est la nécessité de prendre en compte l’histoire d’un jeune homme réellement amoureux d’une rose, et décrite comme une rose, qui me touche. La théorie herméneutique m’aide alors à ne pas me précipiter dans les sens spirituels (ou figurés).

Je crois que considérer l’activité interprétative comme un jeu – sans vouloir en nier les plaisirs –, c’est refuser de considérer la nécessité des quatre sens de l’écriture ou, plus précisément, sauter trop vite dans les trois sens spirituels (figurés), au détriment de la richesse du sens littéral historique. C’est également perdre le sens sacré de cette activité, même s’il ne s’agit en aucun cas de revenir au « totem » du message de l’œuvre, ou à un sens unique: les textes littéraires, les œuvres cinématographiques, les jeux vidéo n’ont en aucun cas été révélés. La théorie des quatre sens de l’écriture, pour désuète qu’elle soit, a le mérite de nécessiter l’élaboration de quatre sens – au moins. Si son sens religieux n’est plus d’aucune pertinence dans les cultural studies, se rappeler qu’elle constitue l’origine de notre interprétation moderne peut amener une chose que ne permet pas forcément le jeu: prendre son temps, sans chercher à gagner la partie.

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