Une féministe chez les Renaniens

Quand j’ai débuté ma thèse, j’étais déjà féministe convaincue depuis plusieurs années – les choses ont été lentes, de la lecture du Deuxième Sexe à quatorze ans, sans bien comprendre les implications politiques que le livre de Beauvoir pouvait avoir dans ma vie, à la lecture assidue de blogs à la fin de ma licence et pendant mes années de Master et, surtout, d’agrégation. Je pense avoir passé, depuis la découverte de la blogosphère, entre une heure et quatre heures quotidiennes à la lecture de textes féministes, en ligne ou sur papier. Ces lectures compulsives font que j’ai une vision plutôt intellectuelle du féminisme: je m’intéresse de plus en plus à l’histoire du féminisme, à ses différents courants comme, plus généralement, à l’histoire des femmes.

Il peut donc être surprenant de me voir, avec une telle implication politique et intellectuelle, choisir une voie doctorale si peu féministe: Ernest Renan, certes penseur de la nation et chantre de la Troisième République, mais aussi (j’y reviendrai) parfait représentant d’une certaine misogynie très XIXe siècle, et toujours présente. Il n’a jamais écrit de traité sur les femmes, il n’a pas, comme Hugo, milité pour elles, et un examen plus avancé montre qu’il a même pu s’approprier le travail des femmes de son entourage, comme sa sœur, Henriette Renan, ou sa femme Cornélie. J’ai même sciemment choisi une thèse qui ne soit ni féministe, ni inscrite dans les gender studies. 

À l’époque où je me suis inscrite en thèse, je n’avais pas encore lu l’article de Christine Delphy « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles » ; je pressentais néanmoins que me consacrer à plein temps au féminisme ne me conviendrait pas – et je ne voulais pas non plus d’une thèse thématique. C’est finalement une opportunité inattendue qui m’a menée à Renan, et a mis fin à ces interrogations.

En rejoignant le cercle, assez restreint mais dynamique, des études renaniennes, j’ai eu une petite appréhension: j’ai eu peur que mes approches, parfois plus rurales qu’urbaines, m’amènent à quelques clivages ; je ne savais pas comment je serai reçue, en tant que jeune femme, dans une société savante somme toute académique. Mes craintes se sont vite dissipées: je n’ai jamais entendu de quoi me plaindre, malgré ma légendaire propension à râler. Je sépare, pour le moment, mes sujets de réflexion politiques de mes travaux universitaires – et j’essaie de mettre de l’eau dans mon vin.

Si les Renaniens m’ont fait une bonne place, Renan est bien souvent plus récalcitrant. Je me suis lancée dans une thèse monographique, sur un auteur qui a donné un (très) large corpus, duquel je suis à peu près venue à bout. Se consacrer à un seul auteur est parfois difficile: il s’agit de tenter de connaître et d’assimiler la pensée d’une seule personne, dans ses circonvolutions et sa complexité. Il s’agit en outre de lire aussi des choses qu’on voudrait ne pas avoir lues – et de les comprendre.

Renan n’a pas été, loin s’en faut, un féministe; au contraire, il défend régulièrement un essentialisme différentialiste, fortement hiérarchisé. Si dans l’énorme recul qu’ont constitué la fin du XVIIIe et le XIXe siècles pour les droits des femmes, il est loin d’être le plus virulent – il est plutôt paternaliste –, je lis et je meurs, en lisant à droite une idée progressiste, à gauche un retour réactionnaire.

Qu’il s’agisse ou non de Renan, il est délicat, parfois difficile de se confronter non seulement à un avis différent (ce sont des choses relativement courantes pour des féministes), mais à un système de pensée souvent différent de mien – tout en voyant suffisamment de proximité entre le XIXe et le XXe siècles pour ne pas pouvoir garder une distance permanente. Peut-on se fâcher contre son sujet de thèse ? Non, mais cela arrive; peut-on donner son avis dans sa thèse ? Oui, si l’on reste scientifique.

Être féministe constitue-t-il un handicap en dehors des gender studies ? Cela constitue un petit risque, dans certains départements – pas dans le mien. L’obstacle serait plutôt entre moi et moi-même, dans ma lecture des textes et ma compréhension des théories – sans parler de mes frustrations.

Le féminisme n’a pas seulement été une révolution épistémologique dans l’histoire du XXe siècle; il a également été une révolution personnelle et intellectuelle. Le féminisme permet de réécrire le monde: il donne une autre explication (souvent multiple) à des choses apparemment stables. En cela, il a été pour moi une école épistémologique indispensable (entre autres choses): c’était bien utile pour débuter une thèse – et contextualiser le sexisme de Renan. Le féminisme actuel me permet ainsi de prendre une certaine distance avec le conservatisme passé: il m’aide aussi à comprendre des idées politiques qui ne sont pas les miennes – sans pourtant y adhérer.

Surtout, dans le cas d’un sujet traitant, comme le mien, des sciences naturelles, la connaissance des analyses féministes radicales m’a permis de voir la bascule qui fait aller de la religion à la science: la sécularisation (la laïcisation des textes sacrés, notamment de la Bible) opérée par Renan est une naturalisation, qui construit et entérine le discours de nature étudié par Colette Guillaumin. Comprendre la mise en place, au XIXe siècle, de ce discours de nature, constitue donc un approfondissement de textes que je lis en dehors de mes recherches. Un point de plus pour le féminisme !

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