Je ne suis pas féministe, mais..

Si le film de Florence et de Sylvie Tissot consacré à Christine Delphy porte ce titre, ce n’est pas un hasard : la formule est en effet récurrente, surtout, à ce que j’ai pu voir, pour les femmes, bien conscientes que quelque chose ne tourne pas rond, sans pour autant mettre le doigt dessus. Une conversation récente m’a en effet rappelé cette difficulté qui, depuis longtemps, n’en est plus une pour moi: il est difficile de se dire féministe.

Si la revendication féministe, comme de la plupart des courants peu ou prou affiliés à la gauche radicale, peut ne pas couler de source malgré le féminisme mainstream et la médiatisation massive de l’existence et de l’ampleur des violences sexuelles, ce n’est pas simplement parce qu’il existe une pression sociale antiféministe, mais aussi parce que, comme souvent, l’ennemi est intérieur. La métaphore de la pilule rouge a déjà permis de dire que le féminisme conditionnait à un autre regard sur le monde et les structures sociales: le féminisme, comme tous les mouvements politiques adossés à une théorie (y en aurait-il qui ne le seraient pas ?), contient une explication du monde, une explication parfois contradictoire, mouvante, mais dont le fondement reste fixe. Se dire féministe, c’est, qu’on le veuille ou non, adhérer à cette explication. La chose pourrait aller de soi: nous savons que les femmes sont, en tant que femmes, discriminées et violentées : dès lors que ces violences sont considérablement comme inacceptables (il est cependant très possible de les accepter), il devrait être impossible de les accepter, et donc nécessaire d’être, de se dire et de se revendiquer féministes. Ce n’est pourtant pas ce qui se passe. suis-feministe-presque-L-vxMsYd

Il me semble en fait que, si les femmes de droite décrites par Dworkin sont bien conscientes de cette explication tout en recherchant une issue personnelle, il en est bien autrement pour les femmes de gauche modérée. Tout se passe en fait comme si le réel était, comme le décrit Clément Rosset, déplaisant, et pour cette raison passé sous silence:

De même, le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point: s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il invite et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. (Clément Rosset, L’école du réel, p. 11)

On entend souvent reprocher au féminisme, pris comme une masse sans nuances, sa tendance à la victimisation – comme si les femmes n’étaient pas, en tant que classes, victimes. C’est, en tant que femmes, comprendre que l’on est  – #moiaussi – victimes de cette oppression qui semble l’étape la plus difficile à surmonter; elle est pourtant une étape nécessaire à la conscientisation et à l’engagement politique. Le féminisme, en ce sens, ne résout pas le problème posé par le goût du citron: il offre  certes une révolution épistémologique, mais aussi une possibilité de partage, au moins avec quelques-unes. C’est surtout le goût du réel, souvent amer, âpre et rugueux, mais saisissable qu’a le féminisme: la possibilité d’aller voir ailleurs et autrement.

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