À Rochefort, on découpe des demoiselles

J’ai déjà aimé parler d’un des films que j’ai le plus vus, Les Demoiselles de Rochefort, et de son fabuleux art de la transition, que l’on retrouve dans tous les films de Demy: la semaine des Chemins de la philosophie, émission animée par Adèle van Reeth, me donne envie de revenir sur un thème important, quoiqu’occulté, du film: le féminicide. Le film n’est en effet pas si léger que la musique et les couleurs de la ville le laissent croire: si le crime se fait à la légère, il apparaît bien qu’à Rochefort, on découpe des demoiselles.

Un crime a en effet lieu dans la ville en apparence paisible: l’arrivée des marins signe certes l’entrée dans la fête et dans le film, mais aussi le meurtre de Pélagie Rosier, alias Lola Lola. La vieille dame, ancienne danseuse, vivant seule, est en effet retrouvée découpée: c’est un drôle de drame qui se joue en sous-intrigue, et qui occasionne chansons comme déplacements des personnages. Le meurtre de Pélagie Rosier lance en effet la rencontre de Maxence et de Solange, qui se pressent avec les badauds autour de la « Maison du crime »: c’est sur un fond tragique et extraordinaire, fin d’opéra (on pense à Carmen) que se fait cette première rencontre. Ni l’enquête, ni la résolution (rapide) du crime ne sont montrées à l’écran: elles sont le plus souvent lues dans la presse locale par Yvonne, installée dans son petit restaurant.

Les différentes étapes de ce récit policier en filigrane permettent un mélange des genres que l’on ne retrouve pas dans Les Parapluies de Cherbourg, mais dans bien d’autres films de Demy. Il en ressort une impression de demi-teinte, d’une pause dans la fête – « quant à moi, je me sens quotidienne », dit Yvonne Garnier, jouée par Danielle Darrieux, lors du repas avec celui que l’on ne sait pas encore être le tueur, Subtil Dutrouz. Les différentes apparitions du crime, du criminel et des conséquences dans la ville ont d’abord un effet esthétique, en désaturant quelque peu l’enchantement permanent.

En dehors de ces considérations esthétiques, le crime et sa menace planent sur l’ensemble de la ville de Rochefort – ou, plus exactement, sur les femmes de la ville. Guillaume Lancien, amoureux éconduit de Delphine (Catherine Deneuve) au nom évocateur, n’est pas seulement un tireur artistique visant des ballons de peinture dans sa galerie d’art: il met également en joue, un court moment, le portrait de la femme idéale de Maxence, portrait qui ressemble trait pour trait à Delphine. Cette menace, entr’aperçue, se dit et se chante: Guillaume Lancien prévient Delphine qu’elle sera sa femme, quand celle-ci le plaque, et il reviendra rôder (à sa grande déception) lors du spectacle final. Cette présence devient véritablement menaçante par la découverte du féminicide de Pélagie Rosier: avatar du personnage éponyme du premier film de Demy, Lola, la danseuse avait justement éconduit Subtil Dutrouz des années auparavant – les insistances de Lancien se conjuguent au présent, dans le meurtre de Lola Lola.

Le meurtre de Pélagie Rosier, pour secondaire qu’il soit dans l’intrigue, est cependant le principal sujet des conversations des personnages: il sert régulièrement de cheville narrative entre deux épisodes. L’un, cependant, lui est paradoxalement dédié: il s’agit de la scène du dîner du vendredi soir, dans le restaurant d’Yvonne. Ni chantée, ni parlée, la scène du repas est versifiée: les alexandrins à rimes plates redoublent l’étrangeté déjà obtenue par l’obscurité – il s’agit d’ailleurs de la seule scène de nuit du film. L’atmosphère, quotidienne et effrayante, est accentuée par les gros plans successifs sur les personnages et le refus de Subtil Dutrouz de découper le gâteau – refus évidemment ironique, dont Yvonne se souviendra en découvrant que c’est bien lui le tueur de Lola Lola. Sa présence avait déjà été menaçante: Dutrouz avait pu se trouver à proximité des soldats dans la ville, marchant au pas – contrepoint de la légèreté des chorégraphies.

On voit que si Dutrouz incarne les dangers de l’amour des hommes pour les femmes, Guillaume Lancien se fait le porte-voix actif de ces dangers, en menaçant Delphine par son refus de la rupture, comme par sa présence physique. De même, quelques paroles de la chanson des marins, amis, amants ou maris, évoquent aussi le possible meurtre des femmes qui partent :

La menace du féminicide s’inscrit dans un contexte de domination masculine et patriarcale: tous ces rappels se placent en contrepoint des passages les plus heureux du film, rencontres amoureuses, séduction, bavardages et danses. Ils les contaminent pourtant: la scène montrant Delphine marchant dans la rue peut se lire comme une danse typique du genre, ou comme la sublimation de la banale réalité du harcèlement de rue – elle a d’ailleurs sa combinaison qui dépasse, réalité triviale qui lui est rappelée quatre fois.

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S’agit-il pour autant de voir le film comme un film féministe ou, pire, masculiniste ? Je ne crois pas que l’intérêt soit là. Les analyses féministes m’ont plutôt permis de voir Les Demoiselles de Rochefort avec un angle nouveau – et supplémentaire. L’attention aux sous-intrigues ouvre alors le champ – tout en rappelant que les enchantements cinématographiques sont toujours rattrapés par le réel.

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