Pour Pierre-Élie

Une réponse à Pierre-Élie, qui m’a écrit ici.

Mon cher Pierre-Élie,

Je suis très heureuse que nous ayons tant discuté du projet de litté-vidéo que je tente, timidement, de lancer maintenant. Je suis sincèrement très contente d’avoir réussi à te convaincre sur la longueur de ces vidéos – et la prochaine dépassera, d’un cheveu, les trente minutes ! –, comme de mon refus du montage, autant pratique que théorique. Je vais essayer d’améliorer le cadrage, quelques éléments ça et là – sans trop remettre en question mon parti-pris de vidéos assez brutes, par manque de temps comme par volonté d’entrer, directement et sans les artifices de la vidéo, dans la grande conversation que doit enclencher la littérature – quels qu’en soient les supports, et les moments, ici comme ailleurs. Les « effets », comme tu dis, c’est pour d’autres vidéos, celles qui sont des fictions, des défis, quelque chose qui essaie de tendre, avec peine, vers quelque chose de cinématographique. Cette fois, c’est youtube qui m’intéresse, en tant que plateforme, mais surtout comme réseau social, pour tenter de créer cette communauté – de happy few ? – que je sais que tu désires au moins autant que moi. Et tu n’imagines pas la peine que me fait ton aveu, pour cette lettre que tu qualifies toi-même « de douleur »… Je crois que tu n’as pas tort sur l’influence qu’a exercée sur moi François Bon : son exemple m’a grandement encouragée, de loin, par la simplicité de nombre de ses vidéos, et la recherche esthétique d’autres – Jean Barbin, c’est quelqu’un, et qui répond peut-être. On le remarquera à d’autres gestes, ce sont aussi les youtubeuses beauté, et les quelques qui font du dessin, qui se retrouvent dans les gestes de mise en avant des livres – la mise au point, ce n’est plus ce que c’était ! –, des gestes que l’on retrouve d’ailleurs chez d’autres, des booktubeuses notamment, parce qu’il faut montrer le livre, rester dans la vidéo, et ces gestes dessinent un parcours, semi-conscient, d’une chaîne à une autre.

Tu m’as appâtée en mentionnant le « principe spirituel » de Renan, mais ce « principe spirituel », c’est celui qui fonde la nation, et qui se réalise dans un organicisme social : il m’a d’ailleurs inspiré le projet, toujours reculé, de penser les communautés en ligne comme des nations, en croisant Renan et – hasard des tables de dissection – Christine Delphy.

 Pas d’école, pas de mouvement constitué, mais je vois tout de même des lignes, en élargissant le champ : je crois vraiment que François Bon fait école, de la meilleure façon – en guillotinant peut-être ses élèves qui voudraient trop lui ressembler, comme y appelait Renan ; en les guidant plus sûrement, et bien plus librement, dans l’écriture elle-même. Ce que je vois, en fait d’école, ce serait plutôt un Zeitgeist : on revient, toute résistance est bonne à prendre, et c’est ce qui permet de toucher les choses, à l’artisanat, à la fabrique – quand bien même le mot est très dévoyé par l’Université, qui voit des fabriques dans des usines, et qui analyse bien souvent par la mise en série de la grille de lecture. Tu n’aimes pas les masters de création littéraire : je ne les connais pas, mais une des choses que m’a apprises François, c’est de voir, de suivre le livre dans son histoire et dans sa matérialité – comme j’ai pu colleter des dessins pour en faire un autre objet, et volontairement non exposable, pour mon compagnon. J’espère que c’est ce qui s’y fait.

S’il y a école, je la vois justement dans cette volonté de faire objet, de faire des objets, singulatifs et uniques. Je vois ce que Carrère a de déjà renfermé, et académique – n’entend-on pas dire qu’il sera le classique de notre époque ? –, mais ce n’est pas de lui, si je te comprends, qu’il s’agit. Faire école, non sur la leçon, mais sur la chose, c’est en fait un projet impossible, mais peut-être déjà là – regarde le parcours, parfois en dents de scie, de Vincent Message. Et regarde ce que fait François, qui ne se limite pas, et tu le sais, à écrire : c’est de faire livre qu’il faut nous occuper – en dépassant le littéraire, mort quand on fait l’histoire littéraire, pour aller vers l’écrire, le texte ou le récit, les deux souvent en opposition.

Oui, je crois que le queer et, je vais dire un gros mot, le féminisme font style – de vie et d’écrit. C’est ce qui me conduit à me retracer, comme le disait Geneviève Fraisse lors d’une conférence à laquelle j’ai récemment assisté, non des modèles, mais une lignée – avec ce que j’ai lu, et ce que j’ai rêvé, de Simone de Beauvoir à Monique Wittig, des suffragistes au MLF. Ce n’est pas une école, et je ne cherche pas à m’inscrire : c’est voir au-delà des textes des vies, qui ont produit des formes – et des droits, pour d’autres vies. C’est aussi voir ce qui se passe quand des idées s’emparent de corps – quelque chose, à l’image de ce que je vois peut-être trop chez Renan, comme une histoire des idées et des émotions. Ce n’est pas le réel, comme matérialité, qui m’intéresse, mais ce qui remue, avec ou sans particules – certainement pas élémentaires.

Des écoles, néanmoins, il y en a : regarde ce qui se passe à côté, dans la littérature dite de genre, comme le collectif Zanzibar de Damasio et d’autres : on s’empare du monde pour le penser au futur – trop proche. Je crois, peut-être, que le vivant que tu cherches, en écartant le mort, ne peut se voir de trop près, de trop présent, mais dans les grands ensembles : la vivisection tue toujours son animal. Et quand il n’y a plus à lire, il y a toujours à écrire…

2 réflexions sur “Pour Pierre-Élie

  1. Arrête-moi si je me trompe : il semble, donc, que tu es d’avis (comme moi) qu’il y a, chez les plus antiques de nos écrivain·es encore en activité, une capacité d’accueil et d’hospitalité envers la jeunesse (nous) qu’on a bien de la peine à trouver, à quelques exceptions près, chez les écrivain·es des générations suivantes (que j’appelais « les quinqua » pour aller vite). L’ardeur soixante-huitarde, qu’on entend encore chez les anciens (joués sur divers modes, il faut dire), cette ardeur qui nous attire et nous emporte facilement, s’est amuïe à l’époque Jospin. Bref, avec les papys et mamies gauchistes, on se sent mieux qu’avec les ingénieurs des lettres qui les ont remplacés, spécialistes de la « vivisection » dont tu parles justement.
    Pourtant, ce confortable et encourageant tutorat de nos vétérans, je crois qu’il faut s’en méfier absolument. Lorsque nos mortel·les aïeul·es ne seront plus là pour nous montrer la voie (et la voix) sur Youtube ou ailleurs, en 2030 ou 2040, l’écueil qui se dessine, c’est que nous n’ayons plus rien à dire à nos enfants et à ceux qui naîtront d’eux (au point même que, d’enfant, nous n’en voulons plus). Rien à dire, si ce n’est : « in memoriam, Michèle Perrot, Christine Delphy, Angela Davis, …, quelles grandes dames c’étaient… » : s’il reste alors une jeunesse, elle nous diagnostiquera une sénilité précoce ; elle aura raison. Cette impasse se dessine déjà dans les incompréhensions entre les professeurs nouvellement diplômés et leurs classes de secondaire. L’année de ma deuxième agrégation, j’ai entendu certains camarades vanter les châtiments corporels contre les élèves : comme au bon vieux temps, puisqu’il n’y a que le vieux temps qui soit encore bon avec nous…
    Si nous voulons survivre au XXIe siècle, et ne pas sombrer dans l’Alzheimer précoce, il me semble qu’une tâche à accomplir serait d’imposer notre style, de déplaire — formulé comme compétence pédagogique : être capables de mépriser les marques d’attention et les félicitations de tous les jurys. Ce dont notre puérile culpabilité mêlée d’instabilité émotionnelle et professionnelle semble loin.

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  2. Ping : Visages villages, et la mort des figures – ex cursus

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