Renan, visionnaire d’Internet

À mon grand désarroi, il n’existe aucun film ayant enregistré la silhouette de Renan, et pour cause: il est mort trois ans avant l’invention du cinématographe. Il existe – mais plus en ligne – un petit enregistrement d’une soirée chez Gustave Eiffel, où l’on a la voix de Renan – du moins, la voix déformée par un enregistrement encore expérimental, vieux de cent cinquante ans. Je ne peux pourtant m’empêcher de me demander ce que Renan penserait du monde d’aujourd’hui et, surtout, d’Internet.

Parce qu’il est un historien des langues et des religions, Renan s’est très tôt penché sur les évolutions des idées et des mentalités. Je crois qu’il est, sans l’avoir pensé, un des premiers historiens des émotions, comme une des origines possibles de l’École des Annales: c’est aller loin pour aujourd’hui. On trouve cependant, ça et là, quelques conseils d’écriture, des réflexions sur le texte et le document, qui me semblent pouvoir offrir un petit guide renanien de navigation web.

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Si Renan peut se constituer comme un modèle de navigation en ligne, c’est parce qu’il a lui-même été en butte à nombre de critiques et de calomnies, depuis ses premières mises à l’Index à la publication de la Vie de Jésus, jusqu’à son Abbesse de Jouarre ou ses discours de remise de prix aux lycées méritants, auxquels il conseillait d’être de bonne humeur – Claudel était parmi eux. C’est déjà une maxime usuelle d’Internet que l’on retrouve dans ses conseils comme dans son comportement: Don’t feed the troll. Il n’a ainsi jamais répondu aux mensonges qui se répandaient sur son compte, ni n’a tenté de rétablir une quelconque vérité.

La méfiance de Renan pour les emportements populaires et médiatiques se retrouve dans plusieurs traits, sur lesquels il ne s’est pas trompé: il se méfie ainsi de la possibilité de détacher des phrases de ses textes, qui pourraient, une fois décontextualisées, donner lieu à des polémiques et à des contresens – c’est ce qui a entraîné sa destitution du Collège de France, en 1862, pour avoir affirmé que Jésus était « un homme incomparable ». S’il s’en défie, il a habilement attisé la viralité de ce qui deviendra le shitstorm sur Twitter. Il écrivait ainsi d’abord par fragments regroupés ensuite en textes – vous avez dit des threads ?

Une même ambiguïté se retrouve dans le rapport de Renan à l’image et, plus largement, à la facilité à la destination d’un large public: la science devait, pour lui, ne s’appuyer que sur les certitudes, et ne pas donner plus que les probabilités prouvées. La matérialité du livre et de son titre lui donne ainsi matière à récriminations: il peut en effet déplorer une reconstitution artistique, plus qu’historique, placée en couverture d’un ouvrage scientifique – c’est que le lecteur, voire le badaud, prendra pour certitude ce qui a été vision d’artiste. Les titres putaclic n’auraient, de la même façon, pas trouvé grâce à ses yeux: l’aridité ne prend pas ce genre de risques.

C’est surtout le cœur de son travail historien qui fait de Renan un penseur du réseau avant Internet: l’Histoire des origines du christianisme retrace ainsi la formation d’un récit surnaturel, et qui n’a donc pu exister, celui des miracles puis de la résurrection du Christ. C’est la perception – le « miracle d’amour de Marie-Madeleine » – qui fait l’existence: de cette foi que Renan pense naïve naît une secte, puis une religion. Rumeurs et croyances se répondent – faisant alors du penseur de la nation l’historien d’une des plus importantes creepypastas.

 

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