Et en moi bien des abîmes

C’est de plus en plus souvent que la vieille bête reste tapie, apprivoisée dans l’ombre. Elle revient pourtant de temps à autre, en une transformation sauvage, bestiale: je deviens l’autre moi-même. En moi sont des abîmes, où elle se cache avant de surgir, quand le tombeau se découvre ouvert: c’est là qu’elle sort et qu’elle rampe, à l’extérieur, me retournant comme un gant.

Ces moments où je suis la louve de moi-même, je les connais bien, de les avoir vécus. Ils se ressemblent, tout en s’éloignant, des jours sombres, longs, d’abattement après de longues colères. Le monde se fissure, mon corps se cabre sous l’effet de la rage, celle que j’ai reçue, celle que j’ai de vouloir mourir en me fragmentant dans un tribunal auquel je n’ai jamais eu accès, de ressentir des douleurs si vives qu’elles me donnent l’impression d’avoir un corps qui m’échappe, de me donner des ivresses qui me laisseraient penser que je peux vivre.

La vieille bête, il a y a longtemps que je sais qu’elle est moi, qu’elle me possède comme on en accusait les sorcières, expliquant que je ne puisse être cette gentille fille que l’on aurait voulu que je sois – on ne parle pas la bouche pleine, on reste à table et on ferme sa gueule. Les petites blessures des petits enfants ouvrent les gouffres écartés à l’adolescence, les abîmes de l’âge adulte, et la bête grossit, grossit, jusqu’à devenir recouvrir les nuits de son ombre.

D’une colère qui sourde à une voix qui hurle, bouche grande ouverte, des mots indicibles, le visage déformé par la rage d’être soi et de ne plus parvenir à se reconnaître, de souffrances humaines bien trop humaines, mais annihilant la possibilité de se voir femme et non louve, la gueule prise dans un piège d’hommes, à hurler un désespoir non entrecoupé de syllabes, le désespoir erratique, et fixée à elle-même, clouée à une croix imposée, dans un martyre silencieux et inaudible.

Les grandes souffrances ne sont pas muettes: elles sont silencieuses, audibles par le crissement d’un ongle dans la paume des mains, un rasoir dans le pli d’un bras, une aiguille artistement placée pour blesser l’arrière de la cheville à chaque pas – car il est plus facile de souffrir par soi que par d’autres, de retrouver un corps meurtri que de sentir une âme blessée. C’est par de savantes machinations que la bête reste tapie, anesthésiée par les piques qui lui transforment la peau, quand le corps se transforme en une arène. On apprend vite quelles satisfactions naissent quand la bête semble terrassée de douleur, et que l’on a oublié qu’elle est la plus profonde partie de nous-mêmes.

Et l’incroyable conversion de cette rage, qui fait se soulever la louve, et qui creuse dans les abîmes de douleur pour en ramener des perles, vérités verrières, monades de souffrance engluées d’espoir et de colère, de l’impensable croyance qu’un jour le monde sera symphonie et que la souffrance trouvera ses accords, que la syncope sera le souffle commun, et que de cette même rage naît la beauté.

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