Quelques mots de Jetée

L’exposition consacrée à Chris Marker, qui suit une rétrospective que j’ai idiotement ratée, m’a offert un nouveau visionnage de son ciné-roman, considéré comme un film de science-fiction. L’expérience était d’autant plus émouvante qu’elle a pris place au sein d’une scénographie magnifique, autour de très nombreux objets personnels de Chris Marker, issu du fonds légué à la Cinémathèque. La Jetée est un film sur le temps, scindé par une catastrophe qui reste invisible à l’écran. La forme même choisie pour le film entre alors en congruence avec une forme que l’on aurait pu croire uniquement économique : les plans fixes, autant de photographies, à l’exception d’un seul plan animé. Le choix de fonder un genre nouveau, le ciné-roman, pourrait se rapprocher du genre populaire et bien connu du roman-photo, ce qui conviendrait à la thématique amoureuse. Il me semble que la chose est plus subtile, et le choix plus profond: le roman d’amour est converti par le choix du plan fixe en un film sur le temps. La catastrophe occultée du film, la troisième guerre mondiale, est ainsi un point absent: elle ne peut se dire ni se voir, du moins directement. C’est donc en montrant l’avant et l’après de la catastrophe qu’elle peut se deviner – sans qu’elle ait besoin d’être elle-même précisément décrite. Il me semble que Chris Marker trouve là une solution au problème posé en littérature au paradigme absent, soit une réponse au problème de l’introduction de savoirs inconnus dans un texte.

Ce n’est cependant pas seulement une réponse narratologique (au sens large) qui se trouve dans La Jetée, mais bien une réflexion plus large élaborée sur le temps. Les photographies ne donnent pas seulement l’impression d’un cinéma lui-même mis à mal par l’histoire (les photographies pourraient correspondre à autant de trébuches techniques des appareils de captation); elles montrent le fonctionnement mémoriel lui-même, rendu impossible d’avoir vécu la catastrophe. Cette mémoire se résout néanmoins en une ébauche de temps retrouvé: le narrateur parvient à naviguer dans les différentes strates temporelles, sa voix assure la continuité impossible de l’image, et l’unique plan animé du film met en scène une femme aimée et aimante, transcendant ainsi le temps. L’instantané du souvenir accède alors, pour un bref instant, à la vie.

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