Lynch et les images

On m’a récemment confronté à ce qui pourrait s’apparenter à un paradoxe: comment pouvais-je m’intéresser et aimer le cinéma de David Lynch, alors que je suis, dans le même temps, plutôt allergique aux métaphores ? La chose est rapidement réglée: je ne suis réticente aux métaphores que dans le cadre d’un discours scientifique, car celles-ci me paraissent peu propices à la clarté requise pour pouvoir transmettre une information et une méthodologie à un public – et elles me paraissent au contraire encourager la proportion à l’autoanalyse, par l’étude des métaphores que nous pouvons nous-mêmes proposer en guise d’interprétation. Reste cependant une question: y aurait-il quelque chose de l’ordre d’une pensée métaphorique chez Lynch ? Je ne le crois pas, mais je peux m’en expliquer. Le cinéma de David Lynch est souvent réduit à son obscurité, qui peut être rapprochée de l’onirisme ou du surréalisme; il n’est pas rare d’entendre qu’il s’agirait d’un cinéma exigeant, intellectuel, réservé à quelques happy few – et les ouvrages ésotériques sur son cinéma renforcent cette impression. S’il n’est pas dégagé d’une possibilité interprétative ésotérique (interprétation à l’infini pour Umberto Eco), ce n’est pas la façon dont je regarde – dont je reçois – ses films. Il s’agit plutôt d’un cinéma montrant – plus qu’interrogeant – la puissance et la force des images, renouant ainsi avec une esthétique picturale et littéraire du XVIe siècle, où l’on croyait à la possibilité d’une vive représentation. Ce qui est d’abord un exercice textuel trouve chez Lynch une représentation picturale – le cinéma étant d’abord chez lui un tableau animé.

Y a-t-il alors une pensée métaphorique, ou plus exactement allégorique ? S’agirait-il de proposer à son public des images suffisamment déroutantes pour les conduire sur un jeu de piste, dont il refuse de nous donner la clef (ou les clefs) ? Je crois que le déroutement, mis en scène et accentué dans la plupart de ses films, et qui est le principe fondateur de l’intrigue d’Inland Empire, n’est la plupart du temps qu’une conséquence, et non un but. Chercher un, ou plusieurs sens, conduirait à occulter l’importance donnée à la peinture et au traitement esthétique des images; ce serait faire passer la diégèse avant la narration. Je crois qu’au contraire, Lynch privilégie une forme de déliaison pour rendre ses films plus spectaculaires – plus frappants. C’est l’image qui prime.

19397045_1698490366845114_634286294788659501_n

Lors d’une projection organisée par mes amis de Lynchland à Agen, nous avons eu la chance, rare, de voir les scènes coupées de Blue Velvet. Je me suis alors étonnée de voir que la plupart de ces scènes écartées du film final, aussi belles soient-elles, avaient essentiellement une fonction de liaison entre d’autres scènes, qui se trouvent être détachées dans la version publique. Il me semble que l’on peut retrouver là un procédé utilisé par les surréalistes, et étudié par Michel Murat dans son article (en deux parties) « Corps et biens, ou les beaux effets du surréel »: le collage, qui repose sur l’anacoluthe et la déstructuration du récit. La coupure des scènes de liaison garantit ainsi une obscurité plus grande, mais surtout un détachement de ses images: elle les isole les unes des autres. Le procédé pourrait aboutir à un renforcement des interprétations de type ésotérique; il me semble qu’il montre pourtant l’importance de ces images, qui se trouvent alors autant juxtaposées que liées dans un ensemble plus vaste, à la manière d’un album dont la linéarité maintient un fil narratif. Comme pour Desnos et les surréalistes qu’étudie Murat, Lynch rappelle l’origine de quelques-unes de ses images, oniriques (dans Mulholland Drive), fantastiques (dans Twin Peaks).

Le fil narratif, souvent distendu, indique l’importance des images, prises pour elles-mêmes. Celles-ci savent en effet se faire frappantes, à la manière du personnage de Dan de Mulholland Drive, terrorisé puis tué par une vision.

La scène me paraît néanmoins emblématique d’un rapport de Lynch à l’image et à l’idée qu’elle enclot: la frontière entre réalité et fiction (qu’il s’agisse d’un rêve, d’une pensée ou de surnaturel) n’est pas étanche, et n’existe probablement pas du tout. L’image contient en outre par elle-même une force terrifiante, possiblement dangereuse – et à prendre au sérieux, comme ne le font pas les interlocuteurs de Dan. Elle se traduit chez Lynch par la récurrence de certains motifs – le corps nu, les organes mutilés, l’étrangeté corporelle, la scène de théâtre – qui sont autant d’explications à ces images particulières.

La force de ces images nous rappelle l’importance de la picturalité pour Lynch, artiste avant d’être réalisateur. Elle fait également signe vers une épistémologie esthétique, non rationnelle, à laquelle il nous convie – et qui explique son refus de limiter ses films et ses œuvres à une interprétation unique, pour laquelle il suffirait de trouver une clef, comme celle visible dans la scène du Silencio dans Mulholland Drive. Ces images sont en effet par elles-mêmes des idées, inventées (dans les deux sens du terme) puis réélaborées: elles se suffisent d’abord à elles-mêmes, et doivent être vues pour ce qu’elles sont. La déliaison des images rappelle leur origine: elles sont, comme les poissons qu’il faut savoir pêcher, éparses, mystérieuses, déliées. L’accueil de ces idées (qui sont autant d’images ou de bouts de récits) peut alors se penser comme un espace de méditation (Lynch est adepte de la méditation transcendantale). Ce processus de création se trouve lui-même représenté, comme le montre la mise en scène de film en film du motif de la vision: Dan rattrapé par la vision de son cauchemar, les écrans dans Inland Empire, Jeffrey observant une scène depuis les persiennes d’un placard dans Blue Velvet. La vision, qu’elle soit positive ou négative, est alors une proposition à nouvelle création – plus qu’à interprétation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s