De parole et de foi: retour à Pulp Fiction

Il y a bien longtemps que je n’ai pas revu Pulp Fiction. Une idée, brusquement, comme font toujours les idées, vient cependant de me traverser l’esprit – et me voilà replongée dans les années 90.

Il y a dans Pulp Fiction, me semble-t-il, quelque chose comme la rencontre entre la culture pop et une vieille pièce, souvent oubliée en dehors des petits cercles d’historiens de la littérature, Le véritable Saint Genest de Rotrou. Cette pièce, qui appartient au baroque catholique, met en scène un comédien qui joue devant l’empereur Dioclétian le martyre d’Adrian, ancien persécuteur de chrétiens qui s’est, comme Paul, converti, avant de subir lui-même le martyre. Jouer la pièce devant l’empereur produit un résultat inattendu: la conversion véritable du comédien, finalement exécuté comme l’est son personnage – la réalité rattrape alors, tragiquement, le théâtre.

Cette structure se retrouve de manière assez étonnante dans le film de Quentin Tarantino: le personnage de Jules Winnfield, joué par Samuel Jackson, a l’étrange habitude de réciter quelques versets de la Bible, rattachés au livre d’Ézéchiel, avant d’exécuter ses victimes. La scène, qui se reproduit – est-ce un hasard ? – à trois reprises dans le film conduit à sa conversion, après un sauvetage pour ainsi dire miraculeux: le personnage réfléchit alors au véritable sens des paroles qu’il profère, et décide de raccrocher, non sans avoir sauvé deux petits braqueurs, dont la discussion ouvrait le film.

La structure globale ne conduit pas Jules au martyre, à l’image de Saint Genest ; il s’agit plutôt d’une structure de rédemption, diversement appréciée quant au sens eschatologique ou spirituel qu’il faudrait attribuer à cet épisode – foutage de gueule de Tarantino, ou message sur la foi ? Ce n’est pas le sens religieux qui me semble ici primer, surtout si l’on considère que la Bible n’est pas exactement citée, mais recomposée, à partir de citations éparses.

Qu’est-ce à dire ? Il ne semble y avoir de foi stable, fondée sur un livre changeant, dont la récitation a surtout l’avantage d’ornementer des exécutions crapuleuses. Ce serait plutôt le statut de la parole, et plus largement de la culture, qu’il faudrait prendre en compte. Ce n’est pas le texte, placé dans la bouche d’un personnage pour le moins douteux, qui est d’importance, mais l’attention que le personnage porte à ce texte – jusqu’à sa conversion. La répétition, qui peut se faire clin d’œil, ne compte peu: c’est le regard du personnage – du spectateur, du réalisateur ? – qui permet de donner ou de retrouver un sens commun – commun, parce que partagé.

Pulp Fiction porte ainsi son pharmakon: la diffraction en trois intrigues, présentées non chronologiquement, comme les innombrables allusions cinématographiques, musicales, plus largement artistiques qui composent le film remplissent une fonction semblable: répétées, écoutées, elles transmettent un sens qui reste invisible tant que l’attention ne s’y porte pas – ou que la valise reste fermée. C’est le pouvoir de la parole et de la culture, malmenées toutes deux dans le film, qui reste et qui, comme dans Le Véritable martyre de saint Genest, rappelle que le langage sait se faire performatif quand il retrouve la foi en lui-même. La matière pulpeuse de la fiction, le grain du papier bon marché portent cette possibilité d’un temps messianique, caché dans le kitsch des productions populaires.

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