Mission séduction

Je reviens ces derniers temps, entre la polémique lancée par Yann Moix et divers événements, sur des choses longuement pensées – mais toujours pas totalement résolues. C’est que les femmes me semblent prises dans un carcan invisible et séculaire: la séduction comme destin imposé – et parfois choisi.

Derrière un terme parfois galvaudé – combien de unes de magazines que l’on évite, mais qui se rappellent dans les couloirs de métro et les rues des villes ? – se noue bien quelque chose comme un destin, dans le sens fort, celui donné par Beauvoir dans Le Deuxième sexe. C’est de narcissisme et d’impossibilité que se nourrit le besoin de séduire (ou d’être séduisante) des femmes: il est, d’après mon expérience, peu de validations et gratifications aussi immédiates et aussi acceptées. La Beauvoir des Mémoires d’une jeune fille rangée rappelle le monstre qu’elle est progressivement devenue en accumulant les diplômes – la fierté paternelle ne se nourrissait alors que du statut d’exception et du hors-normes, accumulation successive mais aussi immédiate, quand elle a validé trois licences sur une même année (je parle depuis mes souvenirs). La gratification monstrueuse est celle d’échapper à la classe des femmes, mais cette fuite n’est que temporaire (on se rappelle de Sartre et de ses fesses dans Le nouvel observateur), et elle n’est pas sans coût – il faut bien travailler en l’attendant, et cette dernière gratification ne se fait sans une dernière lampée d’amertume: elle doit être un renoncement, au destin précédemment prévu, celui de l’appartenance à la classe des femmes. Autrement dit, sortir de sa classe ne se fait sans prix – et l’histoire des transfuges, si elle fascine, ne fait que rarement l’objet d’une répétition immédiate et solitaire.

Le renoncement à la séduction semble tout à la fois le corollaire et l’impossible de cette échappée: renoncement exigé (les femmes à lunettes rattachée, par antiphrase et stéréotype paronomastique, à ce que l’on sait), les bibliothécaires revêches et les vieilles filles (on a tôt fait d’oublier les vieux garçons, pourtant revendiqués au XIXe siècle) que l’on sait pourvues de chats, et en même temps renoncement impossible (les vieilles filles ne sont pas censées être des figures d’émancipation, mais des repoussoirs). Il faudrait dans le même temps correspondre aux multiples standards des rencontres (toujours, quoiqu’on en pense, hérités des bals d’Ancien Régime), et, alors qu’on cherche à échapper à ces codes sclérosants, s’y voir renfermées – y échapper, c’est être à plaindre.

La chose est connue; elle me semble devenir particulièrement cruelle quand la sexualité hétérosexuelle elle-même semble (est ?) fondée sur cette asymétrie des unes et des autres. La chose semble simple: pas de sexe sans séduction, donc sans consentir (qui consent à quoi, dans cette affaire ?) à une bien vieille hiérarchie (n’est pas séduisante qui s’émancipe réellement), et stigmatisation immédiate, et du sexe, et de son absence – du moins, tant que cela se débride et ne procrée pas.

La séduction a cela de paradoxal qu’elle doit, pour fonctionner, se faire elle-même ambivalente: un pas en avant, un pas en arrière, la coquetterie (qui semble rapidement caprice ou minauderie, on perd à tous les coups), activité dans la passivité. Il me semble voir, jusqu’aux images des femmes puissantes, qui le sont nettement moins quand on se rappelle qu’elles correspondent, justement, à un stéréotype bien masculin.

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