Les règles du romanesque

Pas si simple de se passer du romanesque, même quand on sait qu’il est nourri de patriarcat – j’ai entendu qu’Andrea Dworkin restait spectatrice de comédies romantiques. La comédie romantique est, la chose est connue, structurée autour de schémas dignes de films d’horreur: il n’est pas consensuel de plaquer les femmes contre les murs pour les embrasser de force jusqu’à ce qu’elles soient, les idiotes qui n’avaient rien compris, finalement d’accord (non mais oui, suffisait de ne pas demander), ni de parcourir leurs trajets de mots d’amour (ça ressemble tout de même très fort à la première étape d’un slasher), ni d’interrompre un mariage sur un coup de tête.

Le romanesque, ça ne bâtit des couples (déjà discutables) que sur des songes et des symboles – la question est de savoir si la réalité est faite d’autre chose. Le romanesque n’est pas seulement ce qui caractérise les romans; c’est, bien plus largement, ce qui pourrait y figurer – le romanesque semble parfois bien réel.

Le rêve tisse le réel; nous vivons en métalepse, nourris de clichés, de stéréotypes, mais aussi de rêveries et d’utopies. Difficile de se passer des songes: ils sont la matière du réel. Le romanesque n’en semble que la forme la plus visible: elle est, formatée, la structure des rêves les plus communs. À ce titre, le romanesque est très proche du kitsch tel que le définit, comme un leitmotiv, Kundera dans son Insoutenable légèreté de l’être: le kitsch est une émotion double (je cite de mémoire un livre que je ne veux pas relire), émotion devant une scène, et émotion de cette émotion (méta, donc) de se sentir ému avec l’ensemble de l’humanité (que la chose soit ou non attestée). Le kitsch est ensuite vu par Kundera comme un paravent, contre la merde, la mort, le refus du réel (toutes choses qui ne m’intéressent moins aujourd’hui).

Si le kitsch (et, pour aller vite, plus largement le romanesque, tout aussi négativement connoté pour son mauvais goût) est une émotion méta, c’est à la fois qu’une belle idée nous transporte – celle de l’universalité de l’émotion, globalement discutable – et celle de notre capacité à nous voir comme des représentants de cette humanité – et on retombe dans un certain orgueil. L’orgueil n’est en effet que le versant de l’universalisme: croire que ses émotions sont universelles, ou au moins universalisables, revient tout de même à placer son point de vue au centre du monde. La chose se distingue de l’impératif kantien, consistant à agir pour que sa morale et son comportement soient universalisables (ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même), qui repose in fine sur l’idée que le point de vue (et donc les valeurs ou les émotions) des autres sont a minima à prendre en compte. Le kitsch et le romanesque semblent par essence égoïstes ou, plus précisément, égocentriques.

Ces prolégomènes posés, que reste-t-il au romanesque ? Il semble, alors que son abomination est bien souvent masquée pour ce qui est des relations amoureuses, qu’il reste un puissant moteur, et d’action, et d’attente: il peut sembler gratifiant d’être ce héros capable de se battre pour sa douce, d’être cette héroïne pour laquelle on se bat (les femmes ne semblent autorisées à se battre que pour leur honneur perdu, récupérer leurs enfants ou dans les rares cas où il leur faut suppléer à une incapacité maritale – puissance à oublier pour le dénouement final). Cette gratification est, en appliquant ou en reconnaissant un récit tout fait, de se constituer soi-même un personnage de son propre roman – et toutes les histoires d’amour deviennent ainsi les histoires de fantômes de notre culture.

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