Par don

Il parait que, pour Lacan, l’amour signifie donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Si je suis souvent agacée par les lacanismes (peut-être plus par ses épigones que de lui-même, mon ignorance veut rester prudente), j’ai été profondément marquée, il y a quelques jours, par cette définition entendue au détour d’une vidéo. C’est qu’en l’amour me semble se retrouver la possibilité du pardon – difficile de sortir du christianisme, surtout en travaillant sur Renan.

Ce n’est pas chose nouvelle que le pardon soit une réalisation particulière de l’amour. C’est plutôt la rencontre de la phrase de Lacan avec cette évidence qui me heurte de plein fouet: le pardon n’est pas forcément voulu, et il n’est pas toujours possible.

Il ne s’agit pas ici de discuter de ce qui est ou non pardonnable – de ce point de vue, le pardon chrétien se veut inconditionnel – mais de voir que le pardon a un coût, et qui se monnaie en amour – et que, comme l’amour, ce coût n’est pas forcément payé de retour. Le christianisme voudrait occulter cette dimension du pardon, et y voir une force en soi: la capacité à pardonner construit le royaume des cieux sur terre.

L’angélisme reste pourtant un accident de nos vies – et ce coût rime bien souvent avec résignation et anéantissement. Le pardon inconditionnel nie les limites et les principes du pardonneur : le pardon est bien un don de soi, pouvant aller jusqu’à l’anéantissement de la personne.

L’amour se différencie alors, dans sa pratique, du pardon : il se veut fusion, quand le pardon – non sublimé par l’amour – réduit en cendres, d’où ne sortent pas toujours des phœnix. C’est, du point de vue chrétien, la plus grande preuve d’amour – et c’est là que les choses se gâtent.

Il est déjà facile de constater que l’amour est très vite mis à mal quand il est question d’hommes et de femmes ; il l’est d’autant plus quand on voit sa plus sublime réalisation dans le pardon. Les différences de conditions socio-économiques entre hommes et femmes biaisent la possibilité d’un pardon réel: on pardonne plus quand on craint de finir à la rue, ou que l’on songe à un autre que l’autre – ses enfants.

En-dehors de ces très âpres rappels de réalité, c’est le romanesque qui rappelle l’asymétrie du pardon. Le pardon permet en effet de distinguer deux types de sacrifices, tous deux très romanesques : le sacrifice héroïque et le pardon, soit la gloire et l’abnégation. La dimension sacrificielle que peut revêtir le sacrifice héroïque n’est pas anonyme: elle est une exaltation, débouchant sur la possibilité d’une fusion de l’individu et du corps social. Le pardon n’a pas ces éclats: il suppose le silence du pardonneur, ainsi que la discrétion du pardonné. Quelques pardonneurs accèdent à la gloire, mais de façon posthume, ou au moins a posteriori. C’est que le pardon est lui-même a posteriori : il faut avoir à pardonner, il faut qu’il y ait faute.

Le pardon doit oublier une faute, et ainsi amener l’oubli de soi du pardonneur. Oubli des blessures, mais aussi oubli d’orgueil: c’est en cela que le pardon se fait résolument chrétien – et aussi profondément mortifère. On revient sur Lacan: pardonner, c’est donner ce qu’on n’a pas à qui n’en veut pas.

Le pardon demandé n’implique pas forcément l’amour du demandeur: la chose est, une fois de plus, asymétrique. Pardon peut être voulu pour absolution: le pardon automatique est une impunité. Il implique, surtout quand il est demandé – et suivi de promesses – qu’il sera redemandé – et se joue alors une vieille comédie.

Le pardon est un des pièges du romanesque appris aux femmes: offert, il ne comble jamais celui qui en bénéficie, refusé, il marque la fin de la comédie. Il rappelle surtout qu’au bout du compte, les femmes en se donnant restent monnaie de singe.

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