Cou coupé

C’est dans la nuit qu’éclaire un petit halo, qui semble respirer au battement des mesures de son souffle. Elle se poursuit, la petite lueur, sur quelques instants tenus: elle se répand en volutes, en tourbillons menés par une main tour à tour paresseuse ou distraite, quand elle n’est pas agitée par le souffle des conversations. Plongée dans le silence, elle n’est qu’à peine perceptible par sa vie, si courte et si raccourcie – elle ne s’achève que dans la cendre, comme toute chose.

 

Le pied d’Estelle

C’est en entrant dans son appartement que sa vraie vie commence: quatre patates lancées dans une casserole d’eau bientôt chaude, le sac au sol dégorge de colifichets et de menues courses, le manteau, demi boule, cache l’accoudoir du canapé. À peine le temps de retenir l’étui de ses lunettes que déjà le soutien-gorge a volé: ce sont ces quelques rituels qui marquent le sentiment du chez soi.

Elle n’attend pas longtemps pour s’installer dans le fauteuil de son bureau – juste une pincée de sel, après s’être lavé les mains. Elle enjambe quelques piles de livres, s’installe en allongeant ses jambes – c’est maintenant l’autre accoudoir qui se cache. En poursuivant sa conversation en ligne, elle s’étire et se cabre: ses chaussettes ont fini de tire-bouchonner à ses orteils quand, enfin, passant à table, elle se hisse sur une pointe – pied d’Estelle faisant la grande occasion.

Passé

Quelque chose qui palpite dans l’œil et, une nouvelle fois, cette sensation d’une distance d’avec le monde, devenu plus lâche, plus cotonneux, mais plus acéré quand mon corps, devenu brusquement flasque, le rencontre. Le souffle en panique, je n’ai pas moi-même peur, mais de la fatigue à chavirer, les yeux grand ouverts.

La drôle d’impression que de ne pouvoir le dire, le cœur au bord des lèvres, c’est l’arasement qui vainc, sciant mes jambes coupant mon souffle ouvrant mes mains lâchant tout, les objets et moi-même. On a beau savoir, l’épuisement qui tient et qui revient sape la lucide ironie, dégage la rationalité. Quelques mots gardent du sens, manger à heure fixe, déplacer sa carcasse, se voir pâle dans le miroir – le moins possible.

Rarement j’ai pu me sentir autant corps, un corps suant et frissonnant, sans grippe, un corps à déposer pour attente – que les sensations cessent de m’entraver, se débattent et jouent des échelles, un ongle heurté plus important que l’univers, mais le sens des mots qui m’échappe. Ça aurait dû passer, ça ne passe pas.

Pas de féminin pour les voyous

Pas de féminin pour les voyous, juste des copines à la colle, moi jamais j’en n’ai vraiment eu envie, la solitude,  je la réapprends. Quelque chose dans le virilisme outrancier des garçons qui occupent les trottoirs, la route est à moi, je double sans vergogne et sans être vue – quinze ans que j’apprends ça, c’est l’âge qui vient et qui inquiète, mais quel calme les rues sans être vue.

Pas de féminin pour les voyous, que je me dis, et comment faire si je me sens vaurienne ? Pas grand-chose, juste un vouloir partir des routes, paraît que c’est possible de vivre autrement et d’occuper les rues. Pas de féminin pour les voyous, mais j’aimerais bien dissoner à ma manière – y a un boom à mon poignet, une subversion en coquetterie.

Jamais pu savoir s’il est possible de ne plus être femme, je veux bien être voyou, mais pas garçon, surtout ceux qui embêtent sur les trottoirs et dans les bus, ceux dont je ne veux pas être vue.

Et s’il n’est pas possible d’être voyou, la belle envie de me faire voyelle…

Le goût de l’arnaque

Peins-moi des ciels aussi éthérés que possible, et agités comme des Renés, que je lui demande, sans aucune crainte. Encore une fois, c’est l’arnaque que je demande, la vieille duperie, celle qui attrape la table la table et renverse les tripes – y a toujours cette envie de vivre malgré soi.

Y a pas de calendrier qui tienne, c’est de la romance que je demande, quelque chose comme l’envie d’y croire, comme le goût de l’utopie, un truc qui relève de la cime russe, et qui s’effondre dans un cataclysme.

La vieille fête foraine du cœur devrait s’étendre, là où il n’y a qu’un abîme, y a comme une bouche d’ombre qui parle en moi, une vieille bête qui crie amour et qui guette son écho.

Y a jamais que la nuit, mais ça se repeint, reste plus qu’à y voir des étoiles.