L’horreur-Mouffe

C’est peu dire qu’Agnès Varda s’est frottée à la plupart des genres cinématographiques, jusqu’à la comédie musicale avec L’Une chante, l’autre pas (1977). Pourtant, un semble absent de sa filmographie : l’horreur, pourtant grand succès populaire de ses débuts, dans les années 1950, à sa mort, en 2019, il y aura bientôt une semaine. Est-ce si sûr ? Il est temps de revoir L’Opéra-Mouffe (1958).

Ce petit court-métrage, de 17 minutes, reste inclus dans les courts « parisiens » de son coffret Tout Varda ; elle signale par ailleurs, dans les boni comme dans le générique qui l’accompagnent, qu’elle était alors enceinte de huit mois (de Rosalie Varda). Un premier carton indique « carnet de notes filmées rue Mouffetard à Paris par une femme enceinte en 1958 » : elle parle, dans les boni, d’“angoisses”. Le premier plan, montrant une femme de dos, laisse en effet place au second, montrant son ventre de profil ; celui-ci est immédiatement remplacé par une coupe de citrouille, en gros plan – la rotondité de l’une répondant à celle de l’autre.

 

Les contraintes techniques affrontées par Varda pour la réalisation de ce court sont nombreuses : elle ne possédait pas de caméra, et n’a pu en emprunter une que de petite autonomie, qui n’enregistrait que des plans courts et en noir et blanc, sans son : ces contraintes techniques sont cependant exploitées pour la mise en place d’une ambiance horrifique. Si le court n’a pas de structure de récit à proprement parler, une certaine alternance se met en place, entre les scènes de rue et les plans des amoureux, filmés dans sa cour et sa maison de la rue Daguerre (avant qu’elle ne devienne coquette, comme le montrent des captations beaucoup plus récentes). Cette alternance ne permet cependant qu’un léger contrepoint : ces scènes, plus tendres et plus érotiques, ne laissent que provisoirement un répit par rapport aux autres images, bien plus sombres – et ce court interlude, à la fois doux et quasi fantastique, par la vision des corps nus dans la cour en chantier, ou l’inversion des corps dans le lit, reste porteur d’une légère inquiétude.

Capture d’écran 2019-04-04 à 13.42.40

Ce n’est pas un film d’horreur à proprement parler que L’Opéra-Mouffe ; c’est un film qui met en place une ambiance horrifique. Celle-ci est d’abord très liée aux contraintes techniques de sa réalisation : le manque de moyens n’est pas occulté, mais montré : il répond d’abord à la pauvreté de la rue Mouffetard et de ses habitants – du moins, en 1958. La modestie technique est en outre soulignée par la simplicité de la chanson et de la voix : Varda adopte ici un procédé que l’on retrouve dans la plupart de ses films, en refusant de mettre le son à l’arrière-plan. C’est alors la musique de Georges Delerue et les paroles de la chanson qui tissent la principale continuité du film, réunissant des plans apparemment disjoints. La disparité des plans, comme leur étrangeté, donne une impression de visions proches du cauchemardesque ; les scènes de rue, avec gros plans sur les visages abîmés, et plans sur des corps parfois disloqués, montrent une horreur qui semble courir de la conception par les amoureux (le ver est dans le fruit, dit Varda à propos du Bonheur) jusqu’aux clochards et aux ivrognes, qui ont été des enfants. Les discussions des vieilles dames, visages sans paroles, accentue alors cette impression de mauvais rêves, dans lesquels les identités ne correspondent pas aux figures. Quelques motifs du cinéma d’horreur se laissent esquisser : un doppelgänger, avec le tandem, des êtres fantastiques, avec les figurants masqués ou la colombe prise dans un bocal. Les différents plans vus dans des miroirs (on n’est pourtant pas dans une épître de Paul) rappellent l’impermanence des êtres et des apparences, et la possibilité constante d’un hors-champ et d’une tromperie sur l’image.

C’est en effet une continuité étrange qui se bâtit : elle ne court en réalité pas d’une conception à la décrépitude de la pauvreté, mais d’une vision du quotidien à son fantastique. La dernière section du film fait disparaître la ritournelle, de plus en plus inquiétante, pour du bruit blanc (avant de se faire tonitruante et artificielle au moment de la clôture), et elle des étals de boucher, pendant que la chanteuse chante « Entre le dégoût et l’envie/Entre la pourriture et la vie », avant que l’on ne voit une femme manger des roses et du lilas, debout, dans la rue. L’étrangeté de la scène contraste alors avec la fermeture du rideau d’une boutique, le carton qui indique « rideau » et la musique, qui sonne un étrange finale.

Ce n’est pas un film d’horreur à proprement parler que signe Varda avec L’Opéra-Mouffe, mais elle frôle le genre en installant une ambiance horrifique teintée d’onirisme. C’est que l’horreur met en scène la fiction de la réalité : elle invite à s’immerger dans une histoire pour la sentir comme réelle (le found-footage en est une illustration particulièrement nette), quand Varda montre plutôt, me semble-t-il, la réalité de la fiction – ici, des angoisses d’une femme enceinte. Du parallélisme suggéré à l’ouverture du film à la vision, étrange et quotidienne de la fin, c’est un parcours d’images que propose, sous une forme horrifique, Agnès Varda : celui qui voit les images imaginaires devenir images réelles.

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