Seules les filles pleurent

Boys don’t cry: l’interdiction des larmes pour les petits garçons commence à être bien connue et dénoncée (et il faut continuer); ce qui n’est pas dit, c’est que cette interdiction est, dans le même temps, une injonction faite aux petites filles de pleurer. Les larmes des gamines ne sont pas encouragées: elles sont juste tolérées comme un mal, pour ainsi dire physiologique, qui doit être accepté comme la pluie ou la pollution de l’air – pleure, tu pisseras moins. Derrière l’impératif méprisant, c’est bien une injonction qui se dessine: la colère étant refusée aux filles comme aux femmes, leur parole étant réduite voire niée, ne restent que les larmes. #Metoo nous l’a montré: la vérité des enquêtes sur les violences sexuelles, comme Virage, n’a été d’aucune incidence sur la prise en compte de la réalité violente, cruelle, des femmes et des enfants – il a fallu passer par les tweets, équivalents des pleurs – ils n’avaient pas la longueur des témoignages livresques, ils ont été disqualifiés dès qu’ils manifestaient de la colère ou une volonté de justice, comme l’ont montré les polémiques honteuses autour de #balancetonporc. C’est que les pleurs des filles et des femmes ne sont audibles que parce qu’ils doivent rester un moment dramatisé, et soigneusement délimité: regarde, tu as fait pleurer la petite fille est autant un verdict qu’une condamnation – les larmes des filles doivent signer l’entrée dans le drame. On remarquera que la petite fille n’a pas son mot à dire, qu’elle pleure ou pas – et la constatation des pleurs des filles suffit bien souvent d’enquête pour les cours de récréation.

Ce que montre l’acceptation des larmes des filles (et des seules filles, et je devrais rajouter, des seules filles blanches), c’est que l’insupportable n’est pas supporté – mais qu’il n’est ni questionné ni transformé. Ces larmes sont le signal permettant une déploration collective – aussi éphémère que les représentations théâtrales. Ce qu’elles dévoilent plus insidieusement,  c’est que l’insupportable doit conduire à un moment de crise pour être (temporairement) reconnu; c’est que le reste doit être supporté – et on glorifie ces femmes qui endurent sans un mot ni un souffle.

Cette injonction aux larmes se fait véritablement injonction quand on considère que les autres modes d’expression ne sont pas tolérés: si la colère, la violence et les discours raisonnables ne peuvent être audibles, il nous restera nos yeux pour pleurer. Ce qu’elle nous montre aussi, c’est que les femmes et les filles, même dans ces moments d’expression paroxystique de leur souffrance, ne sont pas écoutées: elles sont vues.

Si les femmes ne peuvent que pleurer sporadiquement leur sort, que deviennent-elles ? Elles peuvent en venir à utiliser leurs larmes – les larmes des femmes blanches accusées de racisme sont régulièrement épinglées par les militantes; l’œil brillant de qui est pris au piège est bien connu. C’est que, si les larmes sont acceptées, c’est qu’elles marquent une faiblesse, parfois spectaculaire, et cette faiblesse peut alors entrer dans la panoplie de la séduction, au même titre que les talons hauts qui transforment une promenade en course d’obstacles. Faiblesse des filles-à-papa, qui peuvent se voir consoler leur gros chagrin, quand leur colère confronte: jamais les larmes ne remettent en question – elles imposent une attention, qui n’est alors que provisoire. Ce privilège qu’ont les femmes (blanches, le plus souvent) n’est qu’apparent: il enferme dans la faiblesse et l’émotion, il entretient les failles narcissiques, il ménage l’illusion d’une écoute pour ce qui n’est qu’un spectacle.

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