Attention, désespoir

On n’oublie jamais de reprocher aux femmes leur bavardage, et toujours en des termes choisis – c’est qu’elles piaillent, gloussent, mais énoncer des choses sensées, il ne faudrait pas y songer, d’ailleurs, on ne leur en laisse pas le temps. C’est que la parole, c’est sacré: les femmes en diront toujours trop, et pas ce qu’il faut. On y a mis de nouveaux mots, pour dire ces choses et les faire entendre, comme Manterrupting – ça vient de là-bas, ça permet de se marrer sur les inventions qu’on n’arrête plus, et on parle du mot et pas de la chose.
Cette question de répartir la parole, elle fait pourtant sens aux femmes interrompues – celles qui, ayant vu que leur sujet ne prenait pas, restent impassibles ou baissent la tête, essayant de rentrer dans un des nouveaux sujets de la conversation. C’est aussi ces moments d’attente: et va-t-il répondre ? Il réfléchit en regardant ailleurs, j’ai encore dû dire une connerie. Ça va avec le vague oui oui, ce signal minimal du mépris, qui montre qu’on comprend qu’il y a du bruit, et que le reste importe peu.

La parole, c’est un sujet; l’écoute en est un autre. Si la parole des femmes est moindre, c’est qu’elle n’est pas écoutée; et quand elle l’est, elle est bien souvent ridiculisée – ou anéantie dans le silence.

Là où les choses font mal aux bonnes Filles-à-Papa, c’est quand on voit que cette conversation si polie et si réglée, elles ont appris à la vénérer, car les rares miettes d’attention qui leur sont jetées sont les validations qu’on leur appris à aimer – c’est que les femmes doivent être toutes faites d’attention, et la quémander. La domestication des bonnes Filles-à-Papa à la maison, c’est la surveillance généralisée, le panoptique à domicile, et monte sur la balance, ne te ressers pas, occupe-toi de ton frère, dis bonjour à la dame et au tonton, on n’arrivera jamais à te caser – et on tâte la taille des fois que ça s’empâte, faudra pas que ça se laisse aller. Et cette surveillance de l’enfance, on lui donne le nom de l’amour familial et on parle de dévotion: c’est que c’est sacré, la famille. D’être jugée en permanence, on en oublie qu’on est condamnée: réclusion à perpét’, et ces marques de l’amour parental, on les regrette quand elles disparaissent – mauvaise fille, qui ne mérite plus le regard du maton. C’est là qu’on commence à briser; c’est là que le sale attentisme des femmes se prépare – il faut être validée, absolument, et parfois jusque dans la rue (elles sont bien récentes, les grandes révoltes sur les validations intempestives: que veulent-elles donc, puisqu’on le leur amène, et sur un plateau encore, alors qu’elles vont et viennent ?). Ce que montraient les tâtonnements des repas familiaux, c’est que les femmes ne s’appartiennent pas, et qu’elles valent ce que l’on dit d’elles – et les v’là à soupeser le gigot pour savoir combien elles tireront d’elles-mêmes. La domestication des Filles-à-Papa, c’est celle qui leur apprend à se taire pour ne pas faire bouger la balance – en espérant qu’on les regarde, de temps en temps.

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