Le temps de l’innocence

Il a longtemps été courant de regretter la perte d’innocence des jeunes filles, comme celle, et peut-être plus durement, des vraies femmes – Beauvoir s’en faisait déjà l’écho. Si on n’ose plus, ou plus trop parler d’innocence, l’idée reste: à voir les cris d’orfraie sur les pratiques sexuelles des jeunes gens, la surveillance des vêtements des jeunes filles ou les fantasmes pédopornographiques (des femmes toujours plus jeunes, plus glabres, plus lisses), l’innocence reste une valeur sûre. L’innocence est un mythe: c’est ce qui la rend plus dangereuse et plus prégnante, quoique, bien souvent, très consciente. Sa manifestation la plus visible reste la valorisation de la virginité: défloration, perte,  dégradation, en restent les mots d’ordre. Cette évidence, il faut la rappeler: le mythe de l’innocence est d’abord, et fondamentalement féminin, et fondamentalement sexuel – alors que les femmes sont désignées comme grandes coupables par toutes les religions. C’est que l’accusation de culpabilité est la même chose que l’injonction à l’innocence: et cette innocence repose sur une asymétrie de plaisir et de pratiques entre hommes et femmes – certains baisent pour eux, et les autres aussi. Car le principe de l’innocence vraie, c’est de ne pouvoir (se) dire: le savoir est coupable, au moins par conscience, au moins par désignation – ils se regardèrent et ils virent qu’ils étaient nus.

Évidement, l’innocence est d’abord un fantasme bien utile et bien bandant, comme la culpabilité: c’est dans l’incarnation de la Vierge putain qu’il se réalise – savoir faire sans avoir fait. Pas étonnant de voir que c’est au début de leur carrière que les actrices porno touchent leurs plus gros cachets; pas étonnant que les réputations gardent une importance primordiale pour les femmes – importance qui peut d’ailleurs s’inverser, dans quelques milieux acrobatiques. Pas d’innocence en revanche pour les garçons: juste des puceaux, à vite transformer en hommes – suffit d’une bonne âme et le tour est joué. Il ne faudrait pourtant pas croire que l’innocence est seulement un état pour les filles: elle est une injonction, qui va bien au-delà de la surveillance des comportements, mais qui les modèle.

Une évidence: l’innocence est ignorance, et elle a la conséquence pour soumission immédiate. L’innocence est la réalisation en acte(s) de l’ignorance: elle est ce qui la révèle – ou la simule. Elle est suivie de la bêtise et de la naïveté – les oies blanches: elle peut alors être la garantie de l’absence de toute velléité d’autonomie. Les femmes qui savent sont sorcières ou mégères – et ces dernières s’apprivoisent. L’innocence s’accompagne de doux noms d’animaux – c’est quand elles s’envolent que les femmes gagnent des noms d’oiseaux. La différence d’âges et de statuts entre les partenaires, l’esthétique pédopornographique constante (toujours plus jeunes, plus lisses, plus glabres) n’en sont que des effets de loupe; le goût pour les filles fragiles et mentalement instables, si romantiques, en est un autre. La défloration, conjugale, volontaire, qu’importe reste une dégradation: elle ne permet cependant pas de se tirer d’affaire – la soumission continue. C’est que l’innocence conduira à l’impératif de gaieté: sourire pour plaire, rire pour approuver et rappeler sa légèreté, c’est-à-dire son innocence – les femmes sérieuses ennuient, les femmes impassibles sont viriles. Elle mènera aussi très sûrement à ne pas savoir, ou à ne pas montrer qu’elles savent. À retarder leurs rapports, et à se soumettre, par amour ! à leurs partenaires. À attendre (la drague proactive entraîne certes des rapports sexuels, mais ceux-ci sont rarement respectueux). À l’humilité: l’orgueil est péché en soi, et tragique; il est en outre péché au carré: il montre que l’on sait. À la gentillesse. Pourquoi ? Parce que, comme le sourire montre que l’on ne mordra pas, la gentillesse garantit l’absence de toute vengeance – et donc l’innocence de celles qui n’ont pas, ou qui ne savent pas qu’elles ont des raisons de se venger, et de punir. La gentillesse est de plus le résultat de la domestication des filles: le frein pour qu’elles ne deviennent pas des mégères. À l’inquiétude et à la confiance: inquiétude pour soi, l’inconnu, les inconnus; confiance pour ce qui est proche et connu – faut-il rappeler que l’immense majorité des viols sont commis par des proches, ou les chiffres de prévalence de l’inceste?

L’innocence est l’infériorisation intériorisée et souriante des femmes: et, en même temps, la seule possibilité de continuer, en oubliant, ou en feignant d’oublier, le mal fait.

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